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mière pierre !) Madame Victor Hugo c’est l’usage fut très promptement informée. Espérons que ce ne fut pas par Sainte-Beuve. Qui sait si ce ne fut pas par Victor Hugo lui-même ?

Il savait sa femme par cœur, – c’est le cas de le dire, – il savait les trésors d’indulgence qu’il trouverait en elle ; un sentiment de vengeance vulgaire n’entrerait jamais dans cette âme généreuse quelque déchirement que lui put causer le cruel aveu, sa douleur même ne serait pas injuste : elle tiendrait compte à l’époux qui lui avait donné ses quatre enfants adorés des longues années où, malgré les tentations offertes au poète jeune, beau et glorieux, il s’était gardé tout entier à elle. Étant de celles qui consolent, elle était aussi de celles qui pardonnent : après quelque confession éloquente et douloureuse où ils mêlèrent leurs soupirs et leurs larmes, il est certain qu’elle pardonna, qu’elle pardonna sans condition et sans revanche.

Nous en avons le plus beau et le plus doux témoignage qu’ait exprimé la reconnaissance émue d’un grand poète, les admirables vers : Date lilia.


Oh ! qui que vous soyez, bénissez-la. C’est elle !
La sœur, visible aux yeux, de mon âme immortelle !
Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours !
Toit de mes jeunes ans qu’espèrent mes vieux jours !
C’est elle ! la vertu sur ma tête penchée ;
La figure d’albâtre en ma maison cachée ;
L’arbre qui, sur la route où je marche à pas lourds.
Verse des fruits souvent et de l’ombre toujours ;
La femme dont ma joie est le bonheur suprême ;
Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même,
Sans parole sévère et sans regard moqueur,
Les soutient de la main et me soutient du cœur ;
Celle qui, lorsqu’au mal, pensif, je m’abandonne,
Seule, peut me punir et seule me pardonne ;
Qui de mes propres torts me console et m’absout ;
À qui j’ai dit : toujours ! et qui m’a dit : partout !


Chose étrange, ce qui, pour le commun des mortels, est une cause de discorde et de séparation, fut, pour ces deux êtres d’élite, un renouvellement de tendresse. Ils furent si profondément touchés l’un et l’autre, lui de son sacrifice, elle de son remerciement ! Elle lui sut gré d’avoir pu être pour lui si bonne. Ils eurent occasion, vers ce temps-là, d’échanger des lettres que nous avons sous les yeux et où se révèlent les généreux sentiments de confiance et d’abandon qui les animaient.

Victor Pavie, ami de Victor Hugo, ami aussi de Sainte-Beuve, se mariait à Angers, sa ville, et pria à ses noces Victor Hugo et madame Victor Hugo. Victor Hugo, absent de Paris, ne pouvait se rendre à l’invitation ; mais, bien que Sainte-Beuve, selon toutes pro-