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avait dit de lui Alfred de Musset. Beau ! aimé ! on pense s’il fut envié de Sainte-Beuve ! Mais quoi ! Sainte-Beuve n’éclipsait-il pas d’un seul coup toutes les conquêtes départementales de Guttinguer, le jour où il put se dire à lui l’amant. – de qui ? d’une des plus célèbres beautés de Paris, femme en même temps du plus admiré des poètes !

Guttinguer fut en effet ébloui : on voit dans toutes ses lettres que c’est lui désormais qui enviera Sainte-Beuve. Son rôle en tout ceci est des plus singuliers : il était catholique et pratiquant, c’était un Don Juan dévot ; il ne peut approuver Sainte-Beuve dans son amour adultère ; il ne l’approuve donc pas, mais il l’admire ; « il prie Dieu pour qu’il lui laisse son coupable bonheur ! » D’autre part, quand il apprend que Victor Hugo a une maîtresse, il déplore avec Sainte-Beuve ses égarements ; il conjure Sainte-Beuve de ne pas l’abandonner : « Le désordre de Victor ne va-t-il pas troubler tout cet intérieur[1] ? »

Sainte-Beuve joua encore ce jeu de la confidence avec George Sand, mais sous une forme différente. George Sand l’appelait pour le consulter sur ses affaires de cœur avec Alfred de Musset ; il feignait parfois quelque embarras à venir à ses rendez-vous : c’est qu’il craignait de rendre jalouse une certaine personne… Et la bonne George Sand d’ajouter foi à cette terrible jalousie et de se résigner. Ou bien elle le prie d’obtenir de cette amante inquiète l’autorisation de voir une amie, une sœur ; « qu’il la rassure », qu’il lui « ôte tout motif de souffrance[2] », qu’il lui montre leurs lettres. Il n’en montrait que ce qu’il voulait, et, de l’autre côté, tentait sans doute d’exciter la jalousie de madame Victor Hugo, et lui parlait à mots couverts des avances de l’auteur de Lélia

Y avait-il une part de vérité dans toutes ces fausses confidences ? Nous ne voulons pas le nier. Il nous manque, par malheur, les lettres de madame Victor Hugo, si fâcheusement brûlées. Il n’est pas impossible d’y suppléer par celles de Sainte-Beuve lui-même : elles nous aideront à dégager de ses vanteries des probabilités à peu près certaines.

Nous savons par Fontaney qu’à la fin de 1831 madame Victor Hugo n’avait pas revu Sainte-Beuve ; mais il paraît vraisemblable qu’en 1832, suppliée par lui, elle consentit à le voir au dehors. Elle voulait être, elle était toujours, la consolatrice. Quel sentiment éprouvait-elle alors pour lui ? C’était encore de l’amitié, mais cela pouvait être devenu de l’amitié amoureuse. L’amour a, selon les temps, ses façons d’être ; l’amour romantique, l’amour selon le verbe de Victor Hugo surtout, a généralement la forme d’un amour pur. Il est permis

  1. G. Michaut, le livre d’amour de Sainte-Beuve
  2. Correspondance de George Sand et de Sainte-Beuve.