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soit rue du Montparnasse, soit chez des amis communs, soit au restaurant : Sainte-Beuve protestait de son zèle et de son dévouement, et ses lettres, on l’a vu, ses actes aussi, ne contredisaient pas ses paroles. Victor Hugo y ajoutait pleinement foi : il croyait à l’amitié, à l’honneur, au sacrifice ; il avait ce ridicule. Pour ce qui est de sa femme, il la connaissait bien, il connaissait la droiture de son caractère et l’élévation de ses idées ; il la savait incapable de dissimulation et de mensonge ; il avait en elle une confiance absolue qui ne s’est pas démentie un seul instant, dans tout le cours de sa vie. Il vivait donc maintenant tout au travail, en pleine sécurité.

Mais la bonne et grande âme de madame Victor Hugo, tranquille de ce côté, restait émue et alarmée du côté de Sainte-Beuve. L’exil qui lui était imposé, et qu’elle-même avait reconnu nécessaire, n’en était pas moins dur et devait lui être bien douloureux. Froide peut-être, – on l’a dit, – de tempérament, elle n’était certes pas froide de cœur ; il n’était guère possible de l’avoir plus sensible et plus tendre ; elle souffrait avec tous les souffrants, à plus forte raison avec ceux qu’elle aimait et dont elle était aimée. Les lettres de Victor Hugo lui-même ne laissent pas douter qu’elle n’ait été atteinte et troublée par l’ardente passion de Sainte-Beuve, et, à moins d’être de glace, quelle femme, si honnête qu’elle fut, n’en eût été touchée ? Il faut aussi se rappeler qu’on était au temps de l’amour romantique, qu’on était en 1831, l’année de Didier et d’Antony. Pour jouer ces rôles, Sainte-Beuve, s’il n’avait guère le physique de l’emploi, en avait pris du moins le langage : on se rappelle la lettre où il se dit « farouche et fatal ». Adèle Hugo, qui avait eu le roman de la jeune fille, avec toute sa poésie, pouvait rêver, dans cette atmosphère de fièvre, d’avoir le roman de la femme, sans toutefois le laisser aller au delà de ce qu’admettait sa nature calme et douce. Le moins qu’elle put faire pour le pauvre Sainte-Beuve banni, c’était de chercher à consoler son exil, et c’est probablement vers ce temps-là qu’elle commença à lui écrire. Il lui répondait, et parfois joignait sa lettre des vers dans le goût des Consolations, avec cette grave différence que ce que ces vers exprimaient maintenant, ce n’était plus l’amitié, c’était l’amour.

Rien à redire pourtant, jusque-là, à cet échange de pensées et de tendresses entre deux âmes plus ou moins blessées. Le blâme commence quand l’un des deux intéressés répand au dehors le délicat secret et manque le premier au respect qui le devrait entourer.

Victor Hugo, lorsqu’il avait demandé à Sainte-Beuve de cesser chez lui ses visites, lui avait indiqué plusieurs raisons à donner pour expliquer son absence. Mais ces prétextes, aux yeux des habitués de la maison, devaient sembler bien insuffisants pour justifier la complète disparition de Sainte-Beuve. À cette époque, Victor Hugo qui, avant d’avoir trente ans, avait fait Notre-dame de Paris, Hernani et