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fréquentées, je vais parcourir successivement les différentes époques de ma vie et me replacer, par la pensée, dans toutes les situations où je me suis trouvé.

Ma famille était originaire d’Espagne ; ma mère m’a assuré plus d’une fois que si j’avais eu la patience de parcourir nos papiers de famille, j’y aurais vu que ce fut au commencement du XXe siècle qu’un de mes ancêtres vint s’établir en France, et qu’il était noble, et même d’une ancienne famille. Quoi qu’il en soit, ses descendants, au moment de ma naissance, se trouvaient partagés en deux branches : mon père était devenu, par la mort de plusieurs frères, le chef de la branche aînée qui possédait en Champagne, sur la frontière de Picardie,, une petite terre, sur laquelle il vivait avec un frère cadet et deux sœurs, et qui valait environ douze cents livres de rente. La branche cadette était beaucoup plus avantagée du côté de la fortune. Le cadet avait été mousquetaire et l’aîné était alors officier supérieur dans un régiment de cavalerie. Mon père avait fait la guerre de Sept Ans comme lieutenant de milice et avait été fait prisonnier. À la paix, ayant été réformé comme capitaine, il épousa, à Saint-Dizier, Elisabeth Joly de la Motte Desaulnois, qui lui apporta une dot de trois cents livres de rente, payables sur les revenus d’une assez jolie terre nommée Lignon, près Vitry, et qui valait au frère de ma mère dix mille livres de rente.

Mon père emmena son épouse dans sa petite terre de Vaux ; il demeura d’abord quelque temps chez sa mère, qui vivait encore avec son frère cadet et ses deux sœurs ; mais les tracasseries, suite ordinaire d’une pareille situation, l’obligèrent bientôt à bâtir une petite maison à l’autre bout du village et à s’y établir séparément.

Je fus le premier fruit de ce mariage et je naquis le 10 avril 1771. Quatre ans après, le 1er mars 1775, mon père eut un second fils. Quelques jours après les couches de ma mère, mon père fut obligé de faire un voyage à Vitry et il y mourut, dans la maison de sa belle-mère. Sa veuve quitta Vaux quelque temps après, et vint avec ses deux fils demeurer à Lignon chez son frère, qui était le parrain du mien.

M. Desaulnois était dur par caractère ; il avait beaucoup de