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qu’elles se trouvent en contact chaque jour plus étroit, nous ne pouvons conserver notre situation dans la lutte pour la suprématie navale et commerciale, qu’à la condition d’étendre notre puissance au dehors de notre frontière.

Il ne niait pas qu’à se lancer ainsi dans la grande lutte entre nations, on courût des risques de guerre. Mais cette perspective même ne l’effrayait pas. Poursuivre un gain sordidement matériel lui paraissait mesquin pour une nation comme les États-Unis. Peut-on, disait-il, appeler une nation « grande et heureuse », celle qui jouit d’une paix continue, parce qu’une prudence, qui confine souvent à la lâcheté, lui permet de rester à l’écart des luttes sanglantes du monde ?

Il est faux de dire : heureuse la nation qui n’a pas d’histoire. Trois fois heureuse, au contraire, est la nation qui a une histoire glorieuse. Mieux vaut tenter de grandes choses, remporter de glorieux triomphes, même au prix de quelques échecs, que de se mettre au rang de ces pauvres esprits qui ne jouissent ni ne souffrent beaucoup, parce qu’ils vivent dans ce terne crépuscule qui ne connaît ni victoires, ni défaites. Est-ce que tous les grands peuples dominateurs n’ont pas été des peuples guerriers ? Et le sentiment populaire n’est-il pas juste, quand il choisit pour ses héros nationaux les hommes qui ont combattu contre les troubles du dedans et les ennemis du dehors ?

En sanctionnant l’occupation de Porto-Rico et des Philippines, l’annexion des Hawaï et de Tutuila, la population américaine a accepté la situation qui lui était faite par sa grandeur même, et elle est entrée définitivement dans cette lutte pour la suprématie mondiale, qui se poursuit sans relâche entre les grandes nations. Que les États-Unis doivent y triompher, c’est la conviction profonde de M. Roosevelt : il croit sincèrement que, « entre tous les peuples de la terre, les Américains tiennent dans leurs mains le sort des années à venir ».

Mais les États-Unis sont à peine préparés aux exigences de cette politique nouvelle. La guerre d’Espagne a montré combien était défectueuse leur organisation militaire, et insuffisante encore, quoique moins critiquable, leur organisation maritime. Par leur situation sur deux océans, les États-Unis peuvent aspirer à devenir la première puissance navale de demain. Dans ses messages, dans ses discours, M. Roosevelt revient avec insistance sur la nécessité de créer, aussi rapide-