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citoyen libre du Pays des Aveugles, Nuñez ne goûta pas une minute de sommeil. Aux heures chaudes et ensoleillées où les autres dormaient heureux, il restait assis à réfléchir ou errait sans but, ramenant sans cesse son esprit sur le sacrifice de ses yeux. Il avait fait connaître sa réponse, il avait donné son consentement, et cependant il n’était pas certain de lui-même…

Enfin la dernière nuit de labeur s’écoula ; le soleil baigna de splendeur les crêtes dorées, et le dernier jour commença pour lui où il allait voir encore.

Avant qu’elle s’en allât dormir, il eut quelques minutes d’entretien avec Medina-Saroté.

— Demain, — lui dit-il, — je ne verrai plus.

— Élu de mon cœur, — répondit-elle, en lui pressant les mains de toutes ses forces, — ils ne vous feront presque pas souffrir et vous allez endurer ces douleurs, subir cette épreuve pour moi, bien-aimé… Si la vie et l’amour d’une femme le peuvent, je vous rendrai tout cela, mon aimé, mon bien-aimé à la voix caressante, je vous rendrai tout cela.

Plein de compassion pour lui-même et pour elle, il l’attira contre lui, unit ses lèvres aux siennes, et contempla, une dernière fois, son doux visage.

Et, à cette vue si chère, il murmura :

— Adieu ! adieu !

Puis, en silence, il se détourna : elle écouta le bruit de ses pas qui s’éloignaient lentement, et le rythme traînant de la marche de Nuñez l’attrista à tel point qu’elle éclata en sanglots…


Il allait droit devant lui. Au cours de la nuit, il avait décidé de se rendre en un endroit écarté d’où les prairies seraient belles de narcisses blancs et d’y rester jusqu’à l’heure de son sacrifice ; mais, tout en cheminant, il leva les yeux, et il vit le matin, le matin qui descendait les pentes de la montagne comme un ange en armure d’or.

Devant cette splendeur, il lui sembla que le monde aveugle de la vallée, et lui-même et son amour, n’étaient pas autre chose qu’un cauchemar infernal. Renonçant à la prairie des narcisses, il continua d’avancer, franchit le mur d’enceinte et gagna les pentes rocheuses, les yeux fixés sur les glaciers