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réalité, il n’était pas la victime de quelque hallucination pour ne pas l’apercevoir au-dessus de sa tête.



Ainsi Nuñez devint citoyen du Pays des Aveugles : les habitants cessèrent d’être un groupement impersonnel ; ils furent pour lui des individus avec lesquels il se familiarisa, tandis que le monde de par delà les montagnes se perdait dans le lointain et l’irréel. Il connut surtout Yacob, son maître, homme bienveillant quand rien ne le contrariait ; Pedro, neveu d’Yacob, et Medina-Saroté, la plus jeune fille de son maître.

Celle-ci était peu prisée de ses compatriotes, parce qu’elle avait un visage aux traits nets et qu’il lui manquait cette face aplanie et flasque qui est l’idéal de la beauté féminine chez les aveugles. Nuñez, dès le début, l’avait trouvée agréable, et bientôt elle fut pour lui le plus bel objet de la création. Elle différait des autres habitants de la vallée en ceci que ses paupières fermées n’étaient ni creuses ni rouges : on aurait pu croire, à chaque instant, qu’elles allaient s’ouvrir ; de plus, elle avait de très longs cils, ce qui était considéré comme une grave difformité, et sa voix était faible et ne satisfaisait pas les oreilles exigeantes des aveugles. Aussi n’avait-elle aucun soupirant.

Le moment arriva où Nuñez se dit que, s’il pouvait l’obtenir, il se résignerait à vivre dans la vallée le reste de ses jours.

Il la guetta ; il chercha des occasions de lui rendre de petits services, et bientôt il eut la certitude qu’elle le remarquait. Un jour de repos, à une assemblée, ils étaient assis côte à côte dans les ténèbres étoilées, et la musique était douce. Sa main rencontra celle de la jeune fille et il osa la presser. Alors, très tendrement, elle répondit à sa pression. Une autre fois qu’ils prenaient leur repas dans l’obscurité, elle effleura de nouveau sa main, et, le feu ayant flambé tout à coup, il vit quelle tendresse exprimaient ses traits. Il se décida à lui avouer ses sentiments.

Un soir qu’elle installait son rouet devant la porte pour filer, il vint la rejoindre. La clarté de la lune la transformait