Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/375

Cette page n’a pas encore été corrigée


diable le tenait presque. Il perdit toute patience, fit tournoyer sa bêche et l’abattit sur ce nouvel antagoniste ; puis il se remit à fuir, évitant d’autres ennemis et poussant des hurlements furieux. Il s’affola, galopa en tous sens, faisant inutilement de brusques détours ; cherchant à voir de tous les côtés à la fois, il trébucha et s’affala dans l’herbe : ils entendirent sa chute.

Au loin, dans le mur d’enceinte, une petite porte ouverte lui parut l’entrée du ciel, et il dirigea vers elle sa course folle. Pas une seule fois il ne tourna la tête : il franchit la porte, butta dans les planches du pont, grimpa à mi-hauteur des roches, alarmant un jeune lama qui bondit hors de vue. Enfin, épuisé, à bout de souffle, il s’affaissa sur le sol.

Ainsi se termina sa tentative de coup d’État.



Pendant deux jours et deux nuits, sans abri et sans nourriture, il demeura en dehors de la muraille qui fermait la vallée des Aveugles, et il médita sur les surprises de l’imprévu. Au cours de ces méditations, il répéta fréquemment, et chaque fois sur un ton de dérision plus amère, ce proverbe illusoire et controuvé : Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Il réfléchit surtout aux moyens de combattre et de vaincre ce peuple, mais il devint de plus en plus clair pour lui qu’aucun de ces moyens n’était praticable. Il n’avait pas d’armes et il lui serait difficile maintenant de s’en procurer.

Le chancre de la civilisation s’était étendu jusqu’à Bogota et avait contaminé Nuñez, qui ne savait se résoudre à assassiner. Naturellement, s’il y réussissait, il pourrait alors dicter ses conditions aux aveugles, sous la menace de les massacrer tous l’un après l’autre. Mais, tôt ou tard, il faudrait bien qu’il dormît.

Il explora les bois de sapins pour y découvrir quelque nourriture et un abri contre les gelées nocturnes ; avec moins de confiance, il essaya de capturer un lama pour le tuer en lui écrasant la tête à coups de pierre, et se procurer une provision de vivres. Mais les lamas avaient des doutes sur son compte : ils l’épiaient de loin avec leurs yeux bruns et méfiants