Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/370

Cette page n’a pas encore été corrigée


Nuñez suivit, quelque peu ennuyé.

— Mon temps viendra, — dit-il à haute voix,

— Vous vous instruirez, — répondit l’aveugle ; — il y a bien des choses à apprendre dans le monde.

— Personne ne vous a jamais dit que, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois ? — questionna Nuñez.

Aveugle ?… qu’est-ce que cela ? — demanda son compagnon d’un ton insouciant et par-dessus son épaule.



Quatre jours se passèrent, et, au cinquième, le pseudo-roi des aveugles demeurait toujours dans le plus strict incognito, comme un étranger maladroit et inutile, parmi ses sujets.

Il était, s’aperçut-il, beaucoup plus difficile qu’il ne l’avait supposé de proclamer sa souveraineté, et, dans l’intervalle, tout en méditant un coup d’État, il faisait ce qu’on lui commandait et il s’habituait aux mœurs et aux coutumes du Pays des Aveugles. Pour lui, sortir et vaquer la nuit ù ses occupations était une méthode particulièrement incommode, et il décida qu’aussitôt au pouvoir, ce serait la première chose qu’il changerait.

Ces gens menaient une vie laborieuse et simple, avec tous les éléments de la vertu et du bonheur, tels que les hommes les comprennent. Ils travaillaient, mais le travail pour eux n’avait aucun caractère oppressif. Ils avaient des vêtements et de la nourriture en quantité suffisante pour leurs besoins ; ils avaient des jours et des périodes de repos ; ils faisaient grand cas de la musique et du chant ; ils connaissaient l’amour et avaient de nombreux enfants. C’était merveille de voir avec quelle confiance et quelle précision ils se dirigeaient dans leur monde ordonné. Tout y était adapté à leurs nécessités : les sentiers qui rayonnaient dans la vallée se coupaient à angle constant et se distinguaient les uns des autres par une échancrure spéciale du trottoir. Les obstacles et les irrégularités des sentiers et des champs avaient tous été supprimés depuis longtemps. Les méthodes et manières de vivre des habitants étaient conformes, naturellement, aux exigences de leur état. Leurs sens étaient devenus extraordinairement