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trois hommes, chargés de seaux suspendus à une sorte de joug qui leur emboitait les épaules, suivaient un sentier partant de la muraille de clôture et se dirigeaient vers le groupe d’habitations. Ces hommes étaient accoutrés de vêtements en poil de lama, de bottes et de ceintures de cuir, et coiffés de casquettes de drap avec un rabat pour la nuque et les oreilles. Ils se suivaient à la file, avançant lentement et bâillant comme des gens qui viennent de passer la nuit. Il y avait dans leur aspect quelque chose de si rassurant, de si prospère et de si respectable, qu’après un moment d’hésitation Nuñez se mit aussi en évidence que possible sur son rocher et lança de toutes ses forces un appel qui retentit jusqu’au bout de la vallée.

Les trois hommes s’arrêtèrent, remuant la tête comme s’ils regardaient autour d’eux. Ils tournaient leurs visages en tous sens et Nuñez gesticulait tant qu’il pouvait. Mais, malgré cette folle mimique, ils ne paraissaient pas le voir, et, au bout d’un instant, se plaçant dans la direction des montagnes de l’ouest, ils répondirent par des cris. Nuñez s’égosilla de nouveau et, pour la seconde fois, comme il s’était repris à gesticuler sans effet, le mot « aveugle » lui trotta de nouveau par l’esprit.

« Ces idiots doivent être aveugles ! », se dit-il.

Enfin, quand, après bien des cris et des accès d’irritation, Nuñez eut franchi le canal sur un petit pont donnant accès à une porte percée dans la muraille et qu’il eut rejoint les trois hommes, il constata qu’ils étaient aveugles en effet : il eut la certitude alors que c’était là le Pays des Aveugles dont parlait la légende. Cette conviction s’était aussitôt emparée de lui, en même temps qu’il éprouvait une joie irréfléchie à la perspective d’une aventure peu commune et assez enviable.


Les trois hommes, debout côte à côte, ne le regardaient pas venir ; mais ils tendaient l’oreille dans sa direction, et semblaient fort attentifs au bruit inaccoutumé de ses pas. Ils se pressaient l’un contre l’autre comme des gens qui ont peur, et Nuñez observait leurs paupières closes et renfoncées sous lesquelles il ne devait plus y avoir de globe oculaire. Leurs visages exprimaient l’inquiétude.