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était occupée par des prairies, grasses, luxuriantes, émaillées de fleurs et irriguées avec un soin extraordinaire qui témoignait d’un entretien systématique. À mi-côte, entourant la vallée, se dressait un mur au pied duquel était creusé un canal d’où s’échappaient les ruisselets qui alimentaient les conduites des prairies. Sur les pentes extérieures, des troupeaux de lamas broutaient l’herbe rare. De place en place, contre la muraille, des appentis s’appuyaient, apparemment des abris pour les animaux.

Les rigoles aboutissaient, au centre de la vallée, dans un large chenal qui était clos sur chaque rive par un parapet à hauteur de poitrine. Ces canalisations et de nombreux sentiers, pavés de pierres blanches et noires et bordés par un curieux petit trottoir s’entrecroisaient d’une façon très régulière et donnaient à ce vallon un caractère singulièrement urbain. Les maisons ne rappelaient en rien l’agglomération désordonnée des villages qu’il connaissait dans les Andes. Elles étaient bâties, en rang continu, de chaque côté d’une rue centrale, dont la propreté était surprenante ; ici et là, elles étaient percées d’une porte, mais aucune fenêtre, aucune baie ne rompait la monotonie de leurs façades aux couleurs disparates. Des teintes bizarres les ornaient en un pêle-mêle étonnant : elles étaient enduites d’une sorte de plâtre, parfois gris, parfois brun et même ardoise ou noirâtre. C’est la vue de ce revêtement fantasque qui amena tout d’abord le mot « aveugle » dans les pensées du guide.

« Le brave homme qui a fait cet ouvrage, — se dit-il, — devait être aveugle comme une taupe ! »



Il descendit une pente abrupte et s’arrêta, à une certaine distance du mur d’enceinte, près de l’endroit où le canal rejetait le surplus de ses eaux en une frêle et tremblante cascade qui allait se perdre dans les profondeurs de la gorge. Il apercevait maintenant, dans un coin éloigné de la vallée, des hommes et des femmes qui semblaient faire la sieste sur des tas de foin ; à l’entrée du village, des enfants étaient couchés sur le gazon, et, non loin de l’endroit d’où Nuñez les observait,