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pour l’ériger dans leurs prairies ; il lui fallait aussi des reliques et tels autres puissants symboles de foi, des médailles mystérieuses et des prières. Dans son bissac, il avait, pour acheter le saint remède contre le mal, une barre d’argent vierge dont il refusa d’abord d’expliquer la provenance ; avec l’obstination d’un menteur inexpérimenté, il affirmait que ce métal n’existait pas dans leur vallée ; poussé à bout, il déclara, contre l’évidence, que les habitants avaient fait fondre toutes les monnaies et tous les objets en argent qu’ils possédaient : « Car, disait-il, nous n’avons aucun besoin, là-haut, de métaux précieux… »

On se représente le montagnard aux regards déjà obscurcis, brûlé de soleil, inquiet et dégingandé, tournant fiévreusement sa coiffure entre ses doigts, étranger aux us et coutumes d’en bas, et narrant son histoire, avant le cataclysme, à quelque prêtre attentif et curieux. On se le figure cherchant bientôt à regagner son pays, muni de pieuses et infaillibles panacées, et contemplant avec une détresse infinie le chaos de rochers amoncelés à l’endroit où débouchaient auparavant les gorges.

On ne sait rien de plus de ses infortunes, sinon sa mort ignominieuse, au bout de quelques années, épave infortunée d’un éden inaccessible. Le torrent qui jadis coulait à ciel ouvert s’échappait dorénavant par l’ouverture d’une caverne rocheuse, et les dires maladroits du pauvre égaré donnèrent lieu à cette légende d’une race d’aveugles existant quelque part, là-haut, — légende qui, récemment, s’est vérifiée d’une façon presque miraculeuse.



Parmi la population de cette vallée close et oubliée, la maladie, paraît-il, suivit son cours implacable. La vue des vieux s’affaiblit à tel point qu’ils allèrent à tâtons, celle des jeunes fut confuse et basse et les enfants qui leur naquirent ne virent pas du tout. Mais la vie était facile dans ce solitaire bassin bordé de neiges, sans épines ni bruyères, sans insectes venimeux ni bêtes mauvaises, avec les lamas doux et paisibles que les premiers habitants avaient accompagnés,