Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/356

Cette page n’a pas encore été corrigée


mission ; n’ayant pu retrouver sa route, il lui fallut, par force, oublier sa femme, son fils, ses amis et tous les biens qu’il avait laissés dans la montagne. Il recommença une existence nouvelle dans le monde de la plaine ; mais la maladie et la cécité l’accablèrent, et, pour s’en débarrasser, on l’envoya mourir dans les mines.

Pourquoi avait-il quitté cette retraite dans laquelle il avait été transporté tout enfant, lié avec un ballot d’affaires sur le dos d’un lama ? L’histoire qu’il raconta pour expliquer son voyage fut l’origine d’une légende qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours au long de la cordillère des Andes.

La vallée, prétendait-il, jouissait d’un climat égal, et contenait tout ce que pouvait désirer le cœur de l’homme : de l’eau douce, des, pâturages, des pentes de riche terre brune garnies d’arbrisseaux à fruits excellents ; d’un côté, grimpaient de vastes forêts de pins qui retenaient les avalanches, et partout ailleurs la vallée était bornée par de hautes murailles de roches gris vert surmontées d’un faîtage de glaces. Les eaux de la fonte des neiges ne venaient pas jusque-là mais se déversaient ailleurs par de lointaines déclivités ; parfois, cependant, à de très longs intervalles, d’énormes masses se détachaient du glacier et dégringolaient vers la vallée, sans y atteindre. Jamais il n’y pleuvait et n’y neigeait ; seules d’abondantes sources, dont les canaux d’irrigation conduisaient les eaux en tous sens, arrosaient les gras pâturages. Le bétail se multipliait, les colons prospéraient vraiment, mais un souci inquiétait leur bonheur : une étrange calamité s’était abattue sur eux, qui rendait aveugles tous les enfants qui leur naissaient et même plusieurs de ceux qu’ils avaient amenés avec eux… C’était pour chercher un charme, un antidote contre ce fléau, qu’il avait affronté les fatigues, les difficultés et les dangers de la descente des gorges.

En ce temps-là, les hommes ne savaient pas qu’il existe des germes morbides et des infections contagieuses ; ils croyaient que leur mal était le châtiment de leurs péchés. Selon le naïf envoyé, la cécité les affligeait parce que les premiers immigrants, arrivés sans prêtre, avaient négligé d’élever un autel à la divinité en prenant possession de la vallée. Aussi en voulait-il un superbe, efficace et ne coûtant pas trop cher,