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critique à laquelle je me livre toujours à mon corps défendant et qui finit par devenir mon métier, une attitude sévère et judicatrice qui ne va pas de moi à vous : mais sur ce chapitre de Mirabeau, j’ai cru devoir dire toute cette protestation contre la manière de construire les grands hommes, ce qui s’adresse à beaucoup d’autres, Lerminier, Michelet lui-même, etc., – presque tout le monde de ce temps-ci. Et je reconnais de plus que mon idée n’a que la valeur d’un amendement ou sous-amendement, c’est-à-dire ne doit servir qu’à tempérer la manière historique sans la changer. Quelques pages de votre étude sur Mirabeau prêtaient suivant moi à l’application de cette critique que j’avais à cœur de faire depuis longtemps ; et voilà que j’ai pris la chose de ce côté.

Mais la sympathie pour l’homme, mon ami, le souvenir de liens que rien n’a pu rompre et le sentiment de ces liens dans le présent, ce sont là des parties inviolables ; je m’interdirais plutôt d’écrire que d’y porter atteinte ; si j’ai offensé en vous et affligé l’amitié, qu’elle me pardonne et croie à tout plutôt qu’à l’oubli et à l’égarement de la mienne ; qu’elle croie à l’erreur d’esprit, à la nécessité d’écrire vite qui ne laisse voir qu’une face de l’idée, à une veine de contradiction comme on en a parfois avec ses meilleurs amis, avec ses opinions les plus familières qu’on s’ennuie d’entendre appeler justes, en un mot à je ne sais quoi, excepté à la diminution d’une amitié, à qui j’ai dû tant de bonheur, à qui j’en devrai tant encore et qui est mon premier titre, après tout, dans les lettres comme elle a été le premier grand sentiment dans ma vie.

Tout à vous toujours,
Sainte-Beuve


Aussitôt reçue la lettre de Sainte-Beuve, Victor Hugo lui adresse, tout joyeux, ce billet :


« 7 février [1834].

» Je voudrais vous avoir là pour vous prendre la main. Votre lettre est bonne. Je vous remercie, mon ami. J’ai à peine le temps de vous écrire quatre lignes, mais je ne veux pourtant pas laisser ce jour finir sans vous dire que vous allez me faire passer une bonne nuit.

» v.»