Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/348

Cette page a été validée par deux contributeurs.

littéraires et de petits faits grossis par l’éloignement qui s’évanouiraient et nous feraient rire tous les deux après une demi-heure de causerie. J’en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous en conviendrez vous-même après deux minutes de réflexion et que je ne m’y arrête pas. Je vous l’ai déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n’y a pas de question littéraire entre nous. Il y avait un ami et un ami. Rien de plus et rien de moins. J’avoue que l’absence a produit sur nous deux des effets inverses. Vous m’aimez moins qu’il y a deux ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on voit que c’est tout simple. C’est moi qui étais le blessé. L’oubli lent et graduel de part et d’autre des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans mon cœur et contre moi dans le vôtre. Puisque la vie est ainsi faite, résignons-nous.

» Tout était encore tellement adhérent à vous de mon côté, que votre lettre, en m’annonçant que je n’ai plus en vous un ami, me laisse tout à vif et tout déchiré. La plaie saignera longtemps. Adieu, je suis toujours à vous du fond du cœur. Ma consolation dans cette vie sera de n’avoir jamais quitté le premier un cœur qui m’aimait.

» Boulanger ne m’avait rien dit. Je vous l’aurais nommé. »

En lisant cette noble et douce réplique, Sainte-Beuve, qui, à défaut de cœur, avait certes la plus fine intelligence, dut sentir avec confusion tout ce qu’il y avait d’ingrat et d’odieux dans sa dernière lettre. Il comprit quel triste rôle il s’était donné. À tout prix, il fallait réparer, se réhabiliter : il écrivit à Victor Hugo une lettre qui, malheureusement, nous manque tout entière, mais où il devait s’excuser, s’humilier, demander grâce. La réponse de Victor Hugo nous permet d’en juger :


« 24 août [1833].

» Mon ami, merci de votre lettre. Merci même de la première, puisqu’elle me vaut la seconde. Vous ne savez pas quel mal vous m’aviez fait et quel bien vous me faites. Mon Dieu ! que ne peut-on voir le fond de mon cœur, qui est à vous plus que jamais ! L’absence ne tue aucune effusion chez moi, l’amitié pas plus que l’amour. Je croyais que vous le saviez. Il y a douze ans, dix-huit mois de séparation n’avaient rendu chez moi l’amour que plus religieux et plus profond. Mon cœur n’a pas changé. Je suis encore l’homme obstiné en tout, qui aime même sans voir. Je souffre, mais j’aime. - Croyez-vous que je n’aie pas bien souffert à votre endroit depuis deux ans ? Vous vous êtes souvent mépris chez moi à un certain calme extérieur.