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J’ignore de qui je la tiens, mais j’en sais l’anecdote depuis Brienne. On prétend qu’étant à la mamelle au moment de la guerre de Corse, sa nourrice fut obligée de se sauver avec lui dans les montagnes et que, comme elle n’avait pas de lait ou qu’elle n’en avait pas assez, elle avait emmené pour y suppléer une chèvre qui vint à mourir, et qu’alors elle allaita quelque temps l’enfant avec de l’huile ; reste à savoir si l’huile produit cet effet[1]. On a dit aussi que Bonaparte, dans son enfance, dédaignait les jeux de ses jeunes camarades et ne s’occupait que de lecture. Cette circonstance n’est vraie que du moment où il arriva à l’École militaire de Paris, car à Brienne il jouait beaucoup aux Barres et à un autre jeu de courses appelé le Voleur, que je n’ai vu jouer nulle autre part, et enfin à un troisième nommé La Chasse, dans lequel des chasseurs, suivis d’enfants faisant les chiens, forçaient à la course le meilleur coureur, représentant le cerf.

Il n’est pas étonnant qu’il ait cessé de faire l’enfant à l’École militaire de Paris il avait alors quinze ans et quelques mois[2]. D’ailleurs peu communicatif, peu aimable, d’une figure peu prévenante, toujours mal peigné et d’une assez mauvaise tournure, ses camarades étaient plus enclins à se moquer de lui qu’à l’associer à leurs jeux. D’ailleurs, ces jeux étaient plus particulièrement des jeux d’adresse : la paume de toutes les espèces, la corde, le cercle, le volant ; or Bonaparte était excessivement maladroit. On sait qu’il fut impossible de lui apprendre à dessiner un œil ou à tracer un front de fortification. Jamais il n’a su jeter une pierre ; enfin, quoique les jeunes gens fussent tenus à se peigner eux-mêmes, —c’est-à-dire à faire leur queue et deux boucles au-dessus de l’oreille, — on fut obligé, tant qu’il resta à l’École militaire, de faire une exception en sa faveur et de le faire coiffer par un perruquier. Il y a donc lieu de croire que son amour-propre contribua autant a l’éloigner des jeux des autres élèves que sa propre inclination.

Tout ce que je viens de dire prouve assez combien est fausse la prétendue prématuration que le faussaire, auteur de

  1. Est-il besoin de dire que Napoléon tenait de sa mère Letizia son teint presque olivâtre.
  2. Exactement quinze ans et deux mois.