Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/110

Cette page a été validée par deux contributeurs.

séparation d’avec vous comme des arrêts indéfinis que votre amitié plus calme et tout à fait guérie se réserve de lever un jour.

Adieu, mon ami, adieu,


» s.- b.»

Victor Hugo reçoit cette lettre qui, sans plainte et sans amertume, essaie, par tous les moyens, raisonnement et douceur, de le rassurer, de le calmer. Alors son cœur se fond en reconnaissance, et tout de suite, à l’instant même, sans réfléchir, dans une confiance éperdue, dans un abandon aveugle, il crie à son ami sa douleur, qui ressemble à sa défaite ; mais ce qui fait la grandeur de cette lettre déchirante, absurde et sublime, c’est justement la défaillance de ce fort, l’humilité de ce superbe :


« 7 juillet 1831.

» Je reçois votre lettre, cher ami, elle me navre. Vous avez raison en tout, votre conduite a été loyale et parfaite, vous n’avez blessé ni dû blesser personne… tout est dans ma pauvre malheureuse tête, mon ami ! Je vous aime en ce moment plus que jamais, je me hais, sans la moindre exagération, je me hais d’être fou et malade à ce point. Le jour où vous voudrez ma vie pour vous servir, vous l’aurez, et ce sera peu sacrifier. Car, voyez-vous, je ne dis ceci, qu’à vous seul, je ne suis plus heureux. J’ai acquis la certitude qu’il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m’aimer, que cela avait peut-être tenu à peu de chose avec vous. J’ai beau me redire tout ce que vous me dites et que cette pensée même est une folie, c’est toujours assez de cette goutte de poison pour empoisonner toute ma vie. Oui, allez, plaignez-moi, je suis vraiment malheureux. Je ne sais plus où j’en suis avec les deux êtres que j’aime le plus au monde. Vous êtes un des deux. Plaignez-moi, aimez-moi, écrivez-moi.

» Voilà trois mois que je souffrais plus que jamais. Vous voir tous les jours en cet état, vous le comprendrez, remuait sans cesse toutes ces fatales idées dans ma plaie. Jamais rien de tout cela ne sortira au dehors, vous seul en saurez quelque chose. Vous êtes toujours, n’est-ce pas que vous le voulez bien ? le premier et le meilleur de mes amis. Voilà un jour pourtant sous lequel vous ne me connaissiez pas encore ! Que je dois vous sembler fou et vous affliger ! Écrivez-moi que vous m’aimez toujours. Cela me fera du bien… Et je vivrai dans l’attente du jour bienheureux où nous nous reverrons !