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peut-être aussi le vœu que je vous exprime dans cette lettre. De toutes ces souffrances du cœur, il s’échappe toujours, quoi que je fasse, quelque chose au dehors ; et cela nous rend tous malheureux, plus malheureux qu’avant de nous être revus.

» Cessons donc de nous voir en ce moment, afin de nous revoir un jour, le plus tôt possible, et pour la vie. L’éloignement de nos quartiers, l’été, les courses à la campagne, qu’on ne me trouve jamais chez moi, voilà des prétextes suffisants pour le monde. Quant à nous, nous saurons à quoi nous en tenir. Nous nous aimerons toujours. Nous nous écrirons, n’est-ce pas ? Quand nous nous rencontrerons quelque part, ce sera une joie, nous nous serrerons la main avec plus de tendresse et d’effusion qu’ici. Que dites-vous de cela ? Écrivez-moi un mot.

» J’arrête ici cette lettre. Ayez pitié de toutes ces idées sans suite. Cette lettre m’a bien fait souffrir, mon ami. Brûlez-la, que personne ne puisse jamais la relire, pas même vous.

» Adieu.
» Votre ami, votre frère,
» Victor.

» J’ai fait lire cette lettre à la seule personne qui devait la lire avant vous. »

Sainte-Beuve répond dès le lendemain :


[7 juillet 1831].

Je trouve en rentrant votre lettre, mon cher ami ; elle m’étourdit et me bouleverse. Je la relis et redemande à ce papier s’il dit vrai et s’il ne dit pas autre chose. Je repasse ma conduite depuis ces trois mois pour voir en quoi elle a pu vous blesser et rouvrir un passé que mon vœu était d’abolir. J’ai été avec vous comme autrefois et je vous ai cru aussi souvent le même. Par moments, j’avais bien quelques doutes de ce qui pouvait rester en vous de tristesse et d’irréparable, mais j’attribuais votre air plus sombre à l’âge, à la vie plus avancée, et votre silence à ce que nous nous étions tout dit depuis longtemps et que nous nous connaissions à fond. Quant à l’autre personne que j’éviterai aussi de nommer, bien qu’elle soit restée pour moi l’objet d’une affection invincible et inaliénable, je ne crois pas l’avoir pu blesser par aucun retour vers un temps évanoui. Je ne l’ai jamais revue seule : quand