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Adieu, mon cher ami, travaillez, mais sans trop vous fatiguer. Pressez votre rôle ; il est grand et peut l’être davantage encore, sinon dans les lettres, du moins en politique. À quoi en est l’affaire de la censure ?

Tout et toujours à vous.
Sainte-Beuve

Mes baisers à vos beaux enfants et à ma filleule en particulier.

Je vous prie de dire, mille amitiés à Pavie, à Boulanger. Si mon séjour se prolonge, j’écrirai à Pavie.

***

Les liens rompus étaient renoués. Quand Sainte-Beuve revint à Paris, il y eut reprise des relations anciennes et tous avaient l’espoir qu’elles allaient être aussi douces que par le passé. Mais les conditions, hélas ! en étaient bien changées. Il avait été virtuellement convenu qu’il ne serait plus question de la cause du désaccord : le fatal amour de Sainte-Beuve. Mais si le sujet défendu n’était pas dans les mots, il était dans les pensées : on y pensait encore en s’efforçant de l’éviter. Ce n’était plus l’abandon d’autrefois, c’était la gêne. La situation fausse faussait la parole, faussait l’attitude, faussait tout.

Les dispositions des esprits n’étaient pas non plus les mêmes. Sainte-Beuve surtout revenait avec des sentiments tout différents. À côté et à l’exemple de Victor Hugo, il avait voulu, il avait pu hausser son âme ; mais on peut convenir que la magnanimité ne lui était pas naturelle. Rendu à lui-même et à cette indépendance de l’esprit, et surtout du cœur, qu’il pratiqua toujours volontiers, il n’avait pas dû secouer sans quelque joie de sa délivrance le joug du maître et le joug de la vertu. S’étant une fois repris, il était loin de se redonner tout entier. Il n’avait plus pour Victor Hugo cette foi aveugle qui ne raisonne pas ; il faisait plus que raisonner, il doutait. Victor Hugo, en se trompant lui-même, l’avait une fois trompé ; pour une pièce fausse qu’il avait reçue, le malin personnage se demandait, il était bien aise de se demander, si les autres étaient vraies. L’ami ingrat venait de le rappeler, mais Sainte-Beuve ne pouvait oublier qu’il l’avait banni ; cette blessure à son amour-propre avait beau avoir été fermée, il en sentait la cicatrice. Il avait été humilié à cause de celle qu’il aimait, devant elle ! Pourrait-il réprimer la secrète envie d’avoir auprès d’elle son jour et de prendre sa revanche ?