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Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/846

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748 M. FERDINAND BRUNETIÈRE. — LES ÉPOQUES DU THÉÂTRE FRANÇAIS.

décorer du prestige de ses souvenirs, et voilà le théâtre de Racine.

Voulez-vous, messieurs, vous en rendre mieux compte, et le voir, pour ainsi parler, avec une évidence entière ? Vous savez sans doute que, dans le théâtre entier de Corneille, si l’on excepte son Cid et son Menteur, il n’est guère de pièce qui ne soit, comme pièce, de son invention : Horace, Cinna, Polyeucte, Pompée, Rodogune, Héraclius, Don Scinche d’Aragon, Nicomède, Pertharite, Othon, Pulchérie,... et c’est l’une des moindres différences qu’il y ait entre Thomas et lui. Mais Racine fait hien mieux encore, et vous diriez en vérité, qu’à l’exception de son Bajazet et de son Athalie, il ait mis une coquetterie singulière à ne pas traiter un seul sujet que l’on n’eût avant lui déjà porté sur la scène française. C’est ainsi qu’il a tiré son Andromaque du Pertharite de Corneille, sans rien dire de deux Hector et d’un Pyrrhus qui l’avaient précédée. De même, avant le sien, on avait joué deux Mithridate à l’hôtel de Bourgogne : l’un de La Calprenède, et l’autre de Scudéri. Vous trouverez encore, avant la sienne, et comme la sienne inspirée de celle d’Euripide, une Iphigénie dans les œuvres de Rotrou. Pareillement, nous connaissons une Phèdre de Robert Garnier ; nous en avons une autre d’un certain La Pinelière; il en existe une troisième de ce Gilbert qui prétendit concourir avec Corneille dans le sujet de Rodogune. Et quand enfin, en 1688, pour les demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon lui demandera quelque sujet de pièce, plus moral ou d’une vivacité d’émotion moins communicative et moins contagieuse qu'Andromague, lequel Racine ira-t-il choisir, parmi tant d’autres que lui offrait la Bible ? Vous le savez, ce sera celui d’Esther, qui cependant n’aura pas été mis moins de cinq fois à la scène avant lui, dont trois fois sous le nom d’Esther même, et deux fois sous celui d’Aman.

Vous le voyez, messieurs, c’est bien un parti pris, facile à expliquer d’ailleurs, — et qu’aussi bien nous expliquerons à l’occasion de Rhadamisthe on de Zaïre: — mais, en attendant, voilà qui nous étonne, et on se sent tenté d’appliquer à Racine un mot barbare, mais expressif, dont le savant Charles Blanc, qui n’aimait pas Raphaél, ne manquait pas à saluer ce grand peintre, pour l’en accabler sans doute, aussi souvent que l’occasion se présentait d’en parler : il l’appelait un Profiteur. Il entendait par là, je pense, que Raphaël n’ayant inventé ni le dessin, ni la perspective, ni le clair- obscur, ni non plus la peinture à l’huile, ni les ma-dones avec l’onfanl, ni les belles filles de la Toscam^ ou de l’Ombrie qui lui servaient de modèles, il le trouvait bien osé, pour ne pas dire un peu iiulélical, d’avoir fait servir toutt;s les ressources de son art à surpasser ceux mêmes de ses prédécesseurs qui les avaient inventées une à une.

I’j»r, doit-on liûriter de cc"in qu’on assassine ?

Et plutôt, capable qu’il était de fondre ensemble l’hiératique mysticité des Vierges du Pérugin avec l’élégance insexuée des lignes florentines, et avec la plénitude ou l’opulence des formes romaines, Baphaël, plus consciencieux, n’eût-il pas dû s’abstenir de brouiller en lui les écoles et, avec les écoles, les idées aussi de l’auteur de l’Histoire des peintres et de la Grammaire des arts du dessin ? En quoi le savant professeur n’oubliait que trois points : le premier, que nous ne sommes pas les maîtres du temps de notre naissance, que nous venons au monde où, comme, et quand nous pouvons; le second, qu’en un certain sens nous sommes tous des profiteurs, et qu’il est bon, ou qu’il faut même que nous le soyons, si nous ne voulons pas qu’avec la solidarité des générations entre elles, ce soit la civilisation même qui périsse; et le troisième enfin, qu’en art comme ailleurs, ce sont les vrais profiteurs qui sont rares, ce ne sont pas les inventeurs. Il pleut des inventeurs, si je puis ainsi dire; j’en connais par douzaines, et vous aussi, messieurs; mais ceux qui sont rares, ce sont ceux qui rendent les inventions des autres pratiques et viables, en les dégageant de ce qui s’y mêle presque toujours d’erreur ou pai’fois de folie; ce sont ceux qui les corrigent ou qui les rectifient au moyen des inventions opposées ou contraires ; ce sont ceux enfin qui réalisent ce que l’inventeur s’est borné d’ordinaire à entrevoir, à ébaucher, — ou à rêver.

C’est qu’il y faut du goût d’abord, et Racine en est un éloquent exemple. Supposons en effet, pour un moment, qu’il y eût des qualités de premier ordre dans la Phèdre de Gilbert ou dans l'Iphigénie de Rotrou. Racine les y a donc aperçues, avec le moyen de les en tirer pour les mettre en valeur! Et ne me dites pas qu’il n’y avait rien de plus facile ; que les beautés d’une œuvre s’aperçoivent et se sentent d’abord ; qu’un autre les eût vues comme lui!... Non, mesdames, non, messieurs; et la preuve c’est que ni Le Clerc, l’auteur d’une autre Iphigénie, ni Pradon, l’auteur d’une autre P/u’rfre, n’ont vudanslaP/iPf/rcde Gilbertou dans l'Iphigèniede Rotrou ce que Racine y a su démêler. Que dis-je! Corneille lui-même a-t-il vu que le sujet d’Andromague, l’un des plus beaux qu’on ait mis à la scène, était enveloppé dans son propre Pertharite ? Pas plus que Scarrou n’avait reconnu dans sa Précaution inutile le sujet de l’Ecole (les femmes. C’est que la véritable invention est quelque chose de plus subtil, de nuiins matériel que l’on n’a l’air de le croire; et qu’en plus de la sûreté de goût dont je parlais, elle demande une profondeur, mais surtout uiu^ étendue et une variété de réflexion dont les soi-disant inventeurs sont généralement incapables. Et l’Ile demande enfin, — ce qui leur manque aussi communément à tous, —une capacité de réalisation, si je puis ainsi dire, une souplesse ou une virtuosité d’exécution (jui n’est pas, messieurs, la moindre partie du génie, si peut-être elle n’en est la base. « Un