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LE BROUILLARD DU 26 OCTOBRE

et fait s’évanouir l’étonnante rétrospection qui se jouait en lui. Nous avions regagné le vingtième siècle.

Immédiatement et comme suite à la même dislocation, la brume devint de la bruine. Une pluie ténue et frigorifique me vaporisa…

Le soir du soir était venu. Dans une pénombre où la nuit et le brouillard confondaient leurs négations, j’aperçus à mes pieds ceux de Fleury-Moor étendu tout du long, la face contre terre.

Il reprit connaissance avec des gémissements.

— « On m’a tué ! On m’a tué ! » geignait-il.

Et vraiment il avait l’air de lamenter cela de l’autre côté de la Mort. Ses mains étaient celles d’un homme qui a péri. Je les frottais en pure perte. Il regardait autour de lui, les traits inexpressifs, ahuri d’épouvante. Il avait les yeux qu’on doit avoir sous les paupières quand on dort.

Je lui montrai, dans le vague, l’ébauche d’un noisetier. Cette vue familière le rasséréna. Il me dit qu’on voyait assez clair pour s’en retourner et qu’il désirait le faire au plus vite.