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LE BROUILLARD DU 26 OCTOBRE

À cette vue :

— « C’est fou ! » me dit Fleury-Moor. « Est-ce que nous rêvons ? Il y a quelque chose de fou dans ce que vous venez de faire ! Nous rêvons ; ce brouillard est narcotique. Ou pestilentiel ; et c’est du délire. »

— « On ne rêve pas à deux, et des hommes comme vous et moi ne sont pas hallucinés de la même façon simultanément. Non, non, Fleury : puisque nul prestidigitateur n’est capable de nous jouer ce tour de yoghi, c’est que voilà bien un mirage d’ordre nouveau, un mirage intégral dans le temps. Nous regardons, nous écoutons, nous humons, nous goûtons et nous touchons une scène du passé, comme on admire parfois au désert, mais des yeux seulement, une scène qui se passe hors de portée. »

Une chaleur d’étuve nous accablait. Nos vêtements humides exhalaient d’abondantes vapeurs. J’ôtai mon caban.

Et la mer fut. Et le ciel fut. Une mer étamée sous un ciel indigo. Le soleil, large et rose, ascensionnait dans un halo de brume. Il était donc à une place matinale, et toutefois…