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mille éclairs de pensée et de sentiment remuent l’âme tout entière, le frisson de la mort glace nos veines ; un cri unique, et presque identique de timbre et d’expression, s’échappe de toutes les poitrines, cri d’épouvante et de suprême détresse, en face d’une mort soudaine et implacable : expression naturelle qui fait tressaillir jusqu’aux dernières fibres de l’existence. On vivrait des siècles que ce cri retentirait encore aux oreilles, en évoquant tout le sinistre prélude d’un naufrage au sein des mers en courroux.

On reste ainsi pendant quelques secondes, offrant ses dernières pensées à Dieu, car l’on ne doute pas que l’on ne descende au fond des abîmes ; les terribles balancements que conserve le navire, par suite du déchirement des voiles, les tourbillons d’eau qui empêchent de rien voir, complètent l’illusion, qui est bien près d’être la réalité.

Cependant j’étais dans de telles dispositions, que, sans les scènes déchirantes qui m’environnaient, je crois que rien n’aurait valu pour moi les âpres jouissances que m’aurait procurées cet effrayant spectacle.

Avant d’entreprendre ces lointains voyages, j’avais éprouvé une longue agonie, une de ces agonies qui doublent les facultés au lieu de les éteindre, et qui m’avait familiarisé avec la mort et forcé de vivre face à face avec elle pendant de longs mois. Je m’étais habitué à elle, je la voyais sans trouble et sans inquiétude ; ce calme m’était devenu si naturel, qu’au sein des tourmentes, lorsque nous touchions au naufrage, que nous sentions passer sur nos têtes le souffle de la mort, un léger sourire venait de lui--