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on n’a jamais dit qu’il fût l’amant de sa femme. Vous causeriez beaucoup d’étonnement dans le monde si vous aviez l’air de croire cela.

Je n’osais lui répondre qu’on en aurait éprouvé bien plus à Combray si j’avais eu l’air de ne pas le croire.

Ma grand’mère fut enchantée de M. de Charlus. Sans doute il attachait une extrême importance à toutes les questions de naissance et de situation mondaine, et ma grand’mère l’avait remarqué mais sans rien de cette sévérité où entrent d’habitude une secrète envie et l’irritation de voir un autre se réjouir d’avantages qu’on voudrait et qu’on ne peut posséder. Comme au contraire ma grand’mère, contente de son sort et ne regrettant nullement de ne pas vivre dans une société plus brillante, ne se servait que de son intelligence pour observer les travers de M. de Charlus, elle parlait de l’oncle de Saint-Loup avec cette bienveillance détachée, souriante, presque sympathique, par laquelle nous récompensons l’objet de notre observation désintéressée du plaisir qu’elle nous procure, et d’autant plus que cette fois l’objet était un personnage dont elle trouvait que les prétentions sinon légitimes, du moins pittoresques, le faisaient assez vivement trancher sur les personnes qu’elle avait généralement l’occasion de voir. Mais c’était surtout en faveur de l’intelligence et de la sensibilité, qu’on devinait extrêmement vives chez M. de Charlus, au contraire de tant de gens du monde dont se moquait Saint-Loup, que ma grand’mère lui avait si aisément pardonné son préjugé aristocratique. Celui-ci n’avait pourtant pas été sacrifié par l’oncle, comme par le neveu, à des qualités supérieures. M. de Charlus l’avait plutôt concilié avec elles. Possédant, comme descendant des ducs de Nemours et des princes de Lamballe, des archives, des meubles, des tapisseries, des portraits faits pour ses aïeux par Raphaël, par Vélasquez, par Boucher, pouvant dire justement qu’il visitait un musée et une