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ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement, comme pour montrer que ses yeux étincelants, qui semblaient lui sortir de la figure, voyaient tout, réglaient tout, assuraient dans « le Dîner au Grand-Hôtel » aussi bien le fini des détails que l’harmonie de l’ensemble. Il se sentait évidemment plus que metteur en scène, que chef d’orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu’une contemplation portée à son maximum d’intensité lui suffisait pour s’assurer que tout était prêt, qu’aucune faute commise ne pouvait entraîner la déroute, et pour prendre enfin ses responsabilités, il s’abstenait non seulement de tout geste, même de bouger ses yeux pétrifiés par l’attention qui embrassaient et dirigeaient la totalité des opérations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes ne lui échappaient pas, et s’éclipsât-il dès après le potage, pour tout le dîner, la revue qu’il venait de passer m’avait coupé l’appétit. Le sien était fort bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu’il prenait comme un simple particulier, à la même table que tout le monde, dans la salle à manger. Sa table n’avait qu’une particularité, c’est qu’à côté, pendant qu’il mangeait, l’autre directeur, l’habituel, restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de lui une grande peur. La mienne était moindre pendant ces déjeuners, car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d’un général assis dans un restaurant où se trouvent aussi des soldats à ne pas avoir l’air de s’occuper d’eux. Néanmoins quand le concierge, entouré de ses « chasseurs », m’annonçait : « Il repart demain matin pour Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes », je respirais plus librement.

Ma vie dans l’hôtel était rendue non seulement triste parce que je n’y avais pas de relations, mais incommode parce que Françoise en avait noué de