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TROIS POUR CENT.


L’origine du 3 0/0, c’est le milliard des émigrés. Dès le début de la restauration, les royalistes, rentrés à la suite de l’invasion, n’aspiraient à rien de moins qu’à la reprise de possession de leurs anciens domaines. Ces forfanteries, si vaines qu’elles fussent, ne laissèrent pas que d’inquiéter un instant les propriétaires de biens nationaux. Pourtant la morgue nobiliaire dut s’humilier devant les faits accomplis : les nombreuses mutations, le morcellement, et aussi l’opinion publique, rendaient impossible la reconstitution des propriétés seigneuriales.

La noblesse dut renoncer à ses fiefs, mais non à une indemnité. L’issue favorable de la guerre d’Espagne, qui semblait devoir consolider à tout jamais les dynasties de Bourbon on Europe, l’avénement de Charles X, le chef du royalisme fougueux et aveugle, vinrent raviver les espérances de l’émigration, et, en 1825, on se trouva assez fort pour présenter la loi d’indemnité. La bourgeoisie, enrichie par la vente des biens nationaux, accepta sans trop murmurer cette espèce de cote mal taillée, dont le budget, c’est-à-dire le peuple, devait en définitive faire les frais [1].

Les réclamations admises s’élevèrent à 987,819,962 fr. 96 c, — un milliard, à une douzaine de millions près.

Un milliard ! les gros budgets et les emprunts ont fini par rendre ce mot très-familier en matière de finances. Un milliard ! qui a jamais cherché à se rendre compte de ce que représente ce chiffre ? Un milliard, qu’est-ce que cela ? les deux tiers de ce que coûte annuellement en France le gouvernement !…

Les législateurs de 1825 parlaient donc d’un milliard comme d’une affaire toute simple, qui ne se marchande même pas. Aussi le général Foy produisit-il une sensation profonde à la Chambre et dans le public en disant, pour

  1. Remarquons en passant que la plupart des émigrés avaient déjà été indemnisés par l’empire.