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l’Indus, le dogme de l’immortalité prit naissance. La philosophie du dix-huitième siècle crut en avoir fini avec ces idées, quand par l’organe de Dupuis elle eut montré, sauf d’assez fortes erreurs, la filiation et la marche des idées religieuses : or, en enveloppant dans la même condamnation le contenant et le contenu de la Religion, la Philosophie restait fidèle à ses habitudes, mais elle mentait au sens commun. Il serait étrange, en effet, qu’un mouvement évolutif ne renfermât qu’un fantôme, qu’une si longue élaboration d’idées aboutît au néant ? Par cela seul qu’il y a progrès dans les idées religieuses, c’est un préjugé légitime de croire que ces idées correspondent à une réalité objective, qui tôt ou tard, dépouillant ses symboliques voiles, nous apparaîtra.

Mais quel sera le Dieu de demain, le Dieu absolu de la raison ? selon quelle formule métaphysique s’accomplit, sur ce grand inconnu, le progrès de nos idées ? Deux systèmes sont en présence, véritable antinomie, dont la thèse et l’antithèse sont également rationnelles, également irréfutables, bien qu’elles s’excluent : l’une, qui de généralisation en généralisation affirme une nature identique, substance universelle et cause universelle, immanente, infinie, indifférenciée, et qui, par une différenciation progressive se déterminant elle-même, arrive à la conscience et à la raison, fit Deus ; — l’autre qui atteste un être souverain, antérieur au monde, hors du monde, qu’il crée volontairement par une éjaculation ou fulguration de sa gloire ; éternellement, personnel, intelligent et libre, législateur, réformateur et juge ; Dieu des Juifs, Dieu des Chrétiens, dont l’idée est inconciliable avec celle du Dieu de Spinosa, est Deus. Voilà où nous a poussés le progrès : or, auquel de ces dieux contradictoires, à laquelle de cette thèse ou de cette antithèse faut-il croire ? Et parce qu’autrefois toute nation eut son dieu et son sacrifice, faut-il, maintenant que nous avons conçu l’ordre et acquis la conscience des antinomies théologiques, nous forger une nouvelle idole, nous refaire une religion ? À Dieu ne plaise !…

463. Ainsi nous apparaissent dans leurs évolutions, et comme autant de faces de l’humanité, la Liberté, l’Égalité, la Famille, la Religion. Chacune de ces faces a son caractère, ses attributs, son langage, ses lois. La liberté est fière, enthousiaste, généreuse ; elle porte le sceptre et l’épée ; l’Égalité, la Thémis des anciens, tient dans ses mains la balance, appelle tous les hommes au banquet de la vie, leur imposant même devoir et leur promettant égal salaire. La Famille a pour emblème la Vierge céleste, aux épis dorés, aux chastes mamelles, au nourrisson libre et ingénu ; la Religion, aux merveilleux symboles, aux ineffables mystères, nous montre le