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387. Ici une question s’élève : la distinction de produit net et produit brut, nécessaire en chaque espèce d’industrie, est-elle vraie de la totalité des producteurs ? en d’autres termes, y a-t-il pour la société un produit net et un produit brut, ou bien si ces deux expressions sont adéquates et synonymes ?

Plusieurs économistes, s’arrêtant à la superficie du phénomène, et trompés d’ailleurs par l’équivoque du mot produit, appliqué indifféremment aux productions de la terre et à celles de l’homme, se sont prononcés pour l’affirmative. Il est facile de s’entendre.

Lorsque l’ouvrier veut renouveler ou seulement réparer ses instruments de production, à qui s’adresse-t-il ? à d’autres ouvriers, dont la spécialité est de les lui fournir. Ceux-ci emploient à leur tour des instruments qu’ils tirent d’ailleurs, et qui tous sont des produits industriels. Le service est réciproque : dans la série des travailleurs, les produits passent de main en main, recevant à chaque passage une modification nouvelle, servant à d’autres produits. Mais les deux extrémités de la chaîne se joignent ; le mouvement est circulatoire ; l’expression de produit net et produit brut indique seulement un rapport de collaboration d’homme à homme, rapport qui dans la société est nécessairement nul. Say n’avait donc pas tort de soutenir que, relativement à la société, le produit net et le produit brut sont identiques et se confondent.

388. Mais, dit-on, les produits agricoles dépassent généralement et de beaucoup les avances et les frais de main-d’œuvre ; il en est de même pour les produits industriels. La nature n’est point avare : elle donne largement à qui sait travailler : et, pour la société comme pour l’homme, la somme des avances et celle des salaires réunies sont dépassées par la somme des produits.

Si l’on ne consulte que les livres industriels et le prix courant des journées de travail, il est certain que, pour la société même, il existe une très-grande différence entre le produit brut et le produit net : mais la balance est-elle juste ? Toutes les avances ont-elles été portées à leur véritable taux, et les ouvriers payés comme ils devaient l’être ? quelle doit être la journée d’un ouvrier ? qu’est-ce que le salaire ? le salaire n’est-il pas le produit, tout le produit, rien que le produit ?…

Les partisans du produit net dans la société courent grand risque d’étayer leur opinion sur un mal-entendu, peut-être sur une injustice, tout au moins sur une erreur de compte : ce soupçon va s’aggraver encore.

389. On a cru pouvoir faire entrer dans les frais de production la rente des terres et l’intérêt des capitaux. Cette opinion a été combattue, et on peut le dire, démontrée fausse par M. Rossi.