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géants de la métaphysique moderne ont entassé des montagnes.

Les idées d’espace et de temps, se dirent-ils, de substance, de cause, et toutes celles qui en dérivent, quantité, qualité, relation, mode, etc., ne sont pas des représentations de réalités, mais des modifications ou déterminations du moi, des formes de l’entendement qui lui sont propres comme l’étendue et l’impénétrabilité le sont à la matière, et qui se manifestent à la conscience à l’occasion des phénomènes extérieurs, ou des sensations. De même qu’à la vue d’un crime, d’une belle action, d’un objet séduisant ou hideux, l’âme éprouve spontanément de l’horreur, de l’enthousiasme et de l’amour, sans qu’on puisse attribuer ces sentiments à la sensation ; de même, en présence des phénomènes, la raison conçoit spontanément, fatalement, en dehors de la sensation, les idées de temps et d’espace, de substance et de cause. Chronologiquement, ces idées sont postérieures à la perception des phénomènes ; logiquement, elles les précèdent, elles les frappent de leur caractère, en sorte que non-seulement nous ne connaissons pas les choses en soi, mais nous ne percevons pas même les phénomènes sous des lois générales que nous puissions assurer leur être propres, nous les percevons sous les lois spéciales de notre entendement.

334. Ce système, qui a pour lui du moins l’avantage d’être assez bien suivi, a été, depuis les travaux de Reid et de Kant et l’exposition qu’en a faite M. Cousin, admis en France presque sans discussion ; il règne dans la philosophie universitaire : mais il est loin d’être sans reproches.

D’abord il n’explique rien. Les concepts, dit-on, sont les formes de l’entendement qui se révèlent à la conscience à l’occasion de la sensation. Mais qui empêche d’en dire autant des intuitions, ou idées particulières ? C’est ce que faisait Platon : toute représentation, selon lui, était une réminiscence de l’âme, excitée dans la conscience à l’occasion de la sensation. Depuis, on s’est expliqué cette excitation de l’idée dans l’âme, en la comparant à une impression faite par un type sur une substance molle, et adéquate à ce type ; et comme on ne trouvait pas le type objectif des idées-concepts, on a conclu droit à la subjectivité de leur origine. Voilà tout le secret du criticisme kantien : ce qui n’a point d’existence substantielle, comme l’espace et le temps, ou d’objectivité perceptible, comme la substance et la cause, ne peut être qu’une conception de l’esprit. On sent tout ce que cette argumentation a de faux : la conclusion est séparée de la majeure par un abîme, et le syllogisme de Kant n’a pas même le mérite d’être lié dans toutes ses parties. Kant, en raisonnant de la sorte, violait les préceptes qu’il avait lui-même posés : il induisait de certaines qualités de