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parmi les hommes. Or, avant d’aborder cette question sous le point de vue économique, on me saura gré, peut-être, de l’apprécier au point de vue transcendental de la théorie sérielle.

L’argument ordinaire des partisans de l’inégalité est celui-ci :

Tout est inégal dans la nature : les animaux et les plantes, la force, la taille, la beauté ; la hauteur des montagnes, la grandeur des rivières, la longueur des jours, l’intensité de la chaleur, etc.

Entre les hommes, il y a inégalité physique, morale, intellectuelle ; inégalité de travail, inégalité de talent, inégalité de dévouement.

Donc il est nécessaire qu’il y ait inégalité de conditions.

Ce raisonnement est d’autant plus spécieux qu’il a toute l’apparence d’une série, et, qui plus est, d’une série embrassant l’universalité des choses. On va voir quelle est la faiblesse, j’ai presque dit le ridicule, de cet ambitieux sophisme.

D’abord, les faits qu’on accumule en faveur de cette prétendue loi d’inégalité ne forment point entre eux une série ; ils ne sont pas gouvernés par une loi commune ; c’est une suite d’analogies. Or, nous savons que la ressemblance de deux séries dont le sujet est divers n’est point un argument de l’identité de la loi qui les gouverne, et suppose même diversité de principe. Où est ici, par exemple, la raison sérielle qui unit les propriétés chimiques et physiologiques des corps, le cours des astres, les formes organiques, l’intelligence, le talent et la beauté, avec la condition sociale de l’homme ?…

À mon tour, si je raisonnais ainsi : Chez l’homme et chez tous les êtres vivants, les yeux sont égaux, les oreilles égales, les pieds, les mains, les poumons égaux ; les intervalles du pouls égaux : du moins, la tendance naturelle, l’idéal, la loi de la beauté, est dans l’égalité parfaite des parties doubles. Dans la nature, les fluides tendent à l’équilibre, et les liquides au niveau ; le magnétisme présente deux pôles égaux ; l’électricité a deux faces toujours en équilibre ; la lumière et les corps élastiques font leur angle de réflexion égal à leur angle d’incidence ; les oscillations du pendule sont isochrones ; deux horloges en communication sur une tige de bois ou de métal se mettent bientôt à l’unisson ; dans la plupart des séries, les unités sont en rapport d’égalité ou d’équivalence ; la raison ne procède que par identité ou équation ; enfin, l’égalité devant la loi forme la base de notre droit public : qui peut dire que cette égalité ne s’étendra pas jusqu’aux fonctions sociales, d’abord ; puis, dans chaque fonction, jusqu’aux hommes ? Qui sait si les unités de la série industrielle (les travailleurs), par une combinaison qui leur est propre, ne se balancent pas l’une l’autre, de manière que les