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en vertu d’une prédisposition ou préformation de l’entendement, c’est se mettre en sa présence, et, par l’éveil de l’intelligence, en recevoir l’image.

On comprend d’après cela que la théorie sérielle, toute-puissante pour la démonstration de la vérité, n’est point une méthode d’invention et de découverte. Elle n’enseigne pas à trouver la série, pas plus qu’à en déterminer le point de vue. La théorie sérielle, comme toutes les méthodes particulières, est essentiellement apodictique ou démonstrative ; elle n’est pas plus l’art de créer artificiellement la vérité que l’Économie politique n’est l’art de produire sans travail. Mais le point de vue de la série une fois aperçu, le rapport des unités sérielles une fois déterminé, la théorie, armée du fil conducteur, pénètre hardiment dans le labyrinthe, s’avance d’une marche assurée de série en série, et fait briller à tous les yeux cette pure lumière du vrai, qui seule légitime la croyance.

C’est ainsi qu’ont procédé les Kepler, les Newton, les Lavoisier, les Bichat ; une passion de savoir qui ne connaissait point d’obstacles, une volonté indomptée, une patience à toute épreuve, un, travail infatigable, et, par-dessus tout, un instinct profond de l’ordre, tel a été le secret de leur génie. Mais une fois en possession de la vérité, la série a brillé dans leurs mains de tout son éclat, et, pour soumettre les esprits, ils n’ont besoin que de la produire.

256. La série étant un assemblage d’unités réunies par un lien commun, que nous avons appelé raison ou rapport, il suffit, pour que la série soit détruite ou du moins altérée, de rendre instable la raison. Dans la réalité des choses, la parfaite stabilité de la raison ne se rencontre jamais : le plan le plus uni, vu au microscope, présente des creux et des bosses ; la ligne la plus droite est toujours un peu fléchie ; nul animal n’est conforme à son type, nul son parfaitement juste ; nulle série, enfin, n’est exempte de perturbations. La perfection sérielle est un idéal que ni l’homme ni la nature ne peuvent atteindre, mais que la théorie suppose, qu’elle doit supposer, comme la géométrie suppose la pureté de ses figures et l’inflexibilité de ses droites ; comme la mécanique suppose la perfection de ses machines, tout en tenant compte des frottements et des résistances.

En deux mots, le raisonnement emploie la série telle que l’entendement la conçoit, non telle que nous l’offrent les exemplaires tirés par la nature, ou telle que notre propre industrie l’exécute : il n’en peut être autrement. Suivre une marche différente, serait