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organisées, ne le doit-elle pas surtout à cette compréhension générale des divers points de vue sous lesquels on peut considérer une plante, à ce mode de classification, le plus élevé de tous, qui résulte de la sériation même des séries ?

187. D’après l’exemple que nous venons de citer, et qu’il serait aisé d’étendre à la zoologie, on voit que ce qui est impraticable dans une science le devient dans une autre : par exemple, que la compréhension simultanée des systèmes de numération est impossible, tandis que celle des séries botaniques ne l’est pas.

Cette observation acquerra tous les jours plus d’importance, à mesure que la science abordera des questions dont la solution directe serait hors de notre portée : c’est alors qu’on verra les sciences se venir en aide, et se prêter, indépendamment de toute analogie, le secours de leurs séries respectives.

188. Mais une chose qui importe davantage au progrès et à la fixité des sciences, est la nécessité non-seulement d’en déterminer le point de vue et le mode sériel, mais de s’y attacher avec force et de n’en pas changer à tout propos. Parce que l’arithmétique est vraie dans une infinité de systèmes, s’ensuit-il que nous devions abandonner notre numération décimale aujourd’hui qu’elle a informé de son moule la société, la littérature, l’industrie, les sciences, notre intelligence elle-même ? Et serait-ce faire preuve de capacité et d’un vrai génie mathématique, de mêler et de confondre dans les opérations les séries binaires, ternaires, septénaires, décimales et duodécimales ? Quelle vérité pourrait exister dans de semblables calculs ?…

Voilà pourquoi M. Dumas, défendant le système de Lavoisier contre les innovations de MM. Davy, Dulong, et autres chimistes de notre époque, s’écriait dans une de ses admirables leçons : « Dès qu’une théorie n’est pas appuyée sur quelque nécessité, je la repousse : il ne suffit pas qu’elle soit rigoureusement possible ; il faut qu’elle soit nécessaire, ou tout au moins utile, et basée sur des raisons solides. Il faut surtout, lorsqu’elle est destinée à en remplacer une autre, qu’elle soit mieux établie et plus raisonnable que celle qu’on s’apprête à renverser. »

Une telle manie d’innovation est assez rare chez les intelligences d’élite : ordinairement elle est le propre de ces esprits faibles, incapables par eux-mêmes d’aucune découverte, ne sachant que retourner celles des autres, et qui s’imaginent faire merveille lorsque, parvenus au haut de l’échelle, ils s’aperçoivent avec ravissement qu’ils ont autant de degrés à descendre qu’ils en avaient tout à l’heure à monter, et voudraient obliger les autres à les compter non plus de bas en haut, mais de haut en bas.