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fise à cette démonstration, on peut l’accorder à Socrate. Mais Protagoras considère que la pure raison est rare chez les hommes, que la plupart sont peu capables d’entendre son langage et que le char de leur âme, selon la belle allégorie de Phèdre, est mené plus souvent par les deux coursiers, la Passion et le Désir que par l’Intelligence (Νοῦς), qui en est le cocher ; dans ces conditions, n’est-il pas légitime aussi d’agir sur eux par la persuasion à défaut de la science rigoureuse dont ils sont incapables ? En fait, dans tous les pays et dans tous les temps, la méthode de Protagoras, qui était celle aussi de la cité athénienne, n’a pas cessé d’être la méthode ordinaire de l’éducation, et celle de Socrate n’a jamais pu être que le privilège du petit nombre, c’est-à-dire de ceux que Platon lui-même appelle sans cesse les « Amis de la Sagesse » ou les philosophes.

Notons en effet que la doctrine de la vertu-science, sous la forme où elle apparaît dans le Protagoras, est plus exclusivement socratique que vraiment platonicienne. La vraie théorie platonicienne est celle de la République, à la fois plus complète et plus haute que celle que nous trouvons ici. Les différences (qui ne sont pas des contrastes, mais des compléments) sont d’une importance capitale. Le Juste de la République, qui préfère les supplices au crime et qui se considère ainsi comme plus heureux que son tyran, est un homme capable de connaître les pures Idées éternelles et par la suite de les aimer pour leur incomparable Beauté. Il possède à la fois la science et l’amour du Bien absolu. Il est le philosophe par excellence. Le Bien absolu est inséparable du Beau et de l’Utile, et le Sage, en s’y attachant de toute son âme, fait donc ce qu’il y a de plus utile pour lui-même. Mais cette considération de l’Utile ne risque pas dans ce cas d’aboutir en morale à un utilitarisme médiocre, puisqu’il s’agit de l’utilité qui résulte pour l’âme de ne souffrir en elle-même rien de bas et de malsain. Dans le Protagoras, la théorie de Socrate n’est pas encore explicite sur ce point, qui avait besoin d’être éclairci ; car nous voyons chez un autre disciple de Socrate, chez Xénophon, une conception souvent assez plate des avantages de la vertu.

En terminant ces observations sur la portée du Protagoras, répétons encore que ce caractère tout socratique de la doctrine suffirait à empêcher de placer trop tard dans la vie de