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faire rien de tout cela, prions nos amis de s’adresser à d’autres et ne nous exposons pas, en corrompant leurs fils, à la plus grave responsabilité envers les parents.

Pour moi, Lysimaque et Mélésias, je déclare tout le premier que je n’ai pas eu de maître en cet art. Cependant j’en ai toujours eu le désir, dès ma jeunesse. Mais je n’ai pas le moyen de payer les sophistes, qui seuls se faisaient forts de me rendre honnête homme. Quant à découvrir ce secret par moi-même, j’en suis encore incapable. Que Nicias et Lachès l’eussent appris ou découvert, je n’en serais pas étonné ; ils sont plus riches que moi, ce qui leur permettait de payer des leçons, et ils sont plus âgés, de sorte qu’ils ont eu le temps de trouver par eux-mêmes. Je les crois fort capables de diriger une éducation ; car ils ne trancheraient pas si hardiment sur ce qui convient ou ne convient pas à la jeunesse, s’ils n’avaient une entière confiance en leur propre savoir. Aussi, d’une manière générale, je m’en remets à eux ; mais leur désaccord tout à l’heure m’a surpris.

C’est pourquoi, Lysimaque, imitant Lachès qui l’invitait à ne pas me lâcher et à m’interroger, je te prierai à mon tour de ne lâcher ni Lachès ni Nicias, mais de les interroger : dis-leur que Socrate affirme ne rien connaître de la question, et n’être pas capable de distinguer lequel des deux a raison, n’étant sur ces matières ni inventeur ni élève d’un maître. Dites-nous l’un et l’autre, Nicias et Lachès, quel savant maître d’éducation vous avez fréquenté[1]. Dites-nous si votre savoir vous vient d’un enseignement ou de vous-mêmes ; et, dans le premier cas, quels maîtres vous avez eus l’un et l’autre et quels étaient leurs rivaux, afin que si les affaires de la cité vous privent de loisir, nous puissions nous adresser à eux, les décider par grâce, ou contre argent[2], ou des deux façons, à prendre soin de vos fils et

  1. Ni Lachès ni Nicias ne répondent à cette question précise, et Socrate l’écartera lui-même plus loin (189 d‑e) pour donner un autre objet à la discussion. C’est que la question du « maître » est plus théorique que pratique, et l’intéresse au fond assez peu ; l’essentiel est la dialectique. Dans le cas présent, peu importent les maîtres de Nicias et de Lachès : puisqu’ils sont en désaccord, le raisonnement seul peut décider entre eux.
  2. L’argent demandé en échange des conseils caractérise le sophiste.