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Page:Pierre de Coubertin - Anthologie, 1933.djvu/34

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sport et pédagogie

aspirer ces hommes, tant au point de vue de leur bien-être personnel qu’au point de vue de leur productivité plus ou moins grande, est l’équilibre. En regard de la dépense considérable de force nerveuse et mentale qu’exige d’eux la civilisation moderne, il leur faut un approvisionnement équivalent de force musculaire ; l’homme équilibré est, de nos jours, celui auquel la fortune réserve ses faveurs. Il y a donc tout avantage à profiter des périodes de repos devenues nécessaires pour s’approvisionner de force musculaire. On le peut d’autant mieux que, en ce qui concerne les bien-portants, — et par là il faut entendre non pas ceux assez rares qui sont demeurés exempts de toutes misères physiques, mais ceux très nombreux dont les organes se révèlent de façon générale en bon état normal — la fatigue musculaire est à la fois un incitant et une détente. Cela est presque toujours vrai pour les jeunes hommes et la plupart du temps pour les hommes mûrs.

Pour qu’il en soit ainsi toutefois, il est essentiel que les deux fatigues ne se produisent pas simultanément. Le métier cérébral ne s’interrompt pas complètement par la cessation du geste qu’il provoque. Il n’est pas aussi facile de donner congé au cerveau qu’aux bras. D’ailleurs, les occupations connexes subsistent le plus souvent. Que si, dans ces conditions, l’on se borne à introduire dans sa vie une série d’efforts physiques, on a chance d’aboutir au surmenage ; en tous les cas, on n’aboutit pas au repos fortifiant. Les Américains, ces grands empiriques, savent cela d’instinct depuis longtemps. Quand le financier de Wall street, un des plus trépidants au sein d’une société trépidante, a décidé que l’heure avait sonné pour lui d’un répit obligatoire, il s’en va dans les Adirondacks camper, chasser, pêcher, ramer, sans souci possible de ce qui se passe au delà de l’horizon soudainement sauvage au centre duquel il s’est réfugié. Les Adirondacks constituent pour lui et pour ses compatriotes un vaste « Sanatorium pour bien-portants ». Vaste et provisoire, car cette région comme tout le reste du Nouveau-Monde connaîtra l’ère de l’exploitation parcellaire, verra se multiplier les défrichements, les enclos, les routes et s’élever les habitations. C’est là précisément où nous en sommes en Europe. Il n’est pas facile d’y trouver à portée les districts solitaires ou établir des camps à l’américaine, sinon en troupe ou à grands frais. De là le recours à un établissement permettant la pratique des sports artificiels, escrime, gymnastique, cyclisme — ou artificialisés comme l’équitation sur piste ou la natation en piscine.