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cement. S’il y en a par-ci par-là un qui partage nos idées — ou qui s’en sert —, il peut d’abord être pour nous plus gênant qu’utile, et en tout cas ne peut pas faire grand chose, vu qu’il a assez à faire pour n’être pas déplacé par les ennemis ou les défenseurs de la République. Autant que je connais ton public, il n’y a pas beaucoup de tes lecteurs qui ne regrettent pas leurs huit ou leurs vingt francs, qui les intéressent plus que les divisions et les discussions entre socialistes.

D’ailleurs tu es forcé dès maintenant de faire des concessions à ton public : tu te lances bon gré mal gré dans la concurrence, dans la réclame, directement ou par prétérition, volontairement ou non, mais fatalement. En annonçant la sténographie de l’International, tu déprécies commercialement et moralement l’analytique de la maison Bellais ; en annonçant du Pressensé et du Duclaux, tu fais concurrence au Mouvement. En d’autres termes, ton Cahier de la Quinzaine devient à la fois une revue semi-mouvement semi-historique, et une Bibliothèque d’éditions semi-socialiste semi-littéraire. Tu refais en abrégé la tentative de la librairie.

Tu y perds — ou tu y consacres, c’est la même chose — ton temps, tes forces, tu y épuises les forces de tes amis comme Bourgeois, tu y perds ton crédit sur ceux de tes amis qui sont moins immédiats et moins fidèles.

J’ai voulu, bien que je sache combien ce rôle de Cassandre est ingrat, te dire encore ce que beaucoup pensent en moins bonne part que moi. Je crois qu’il est toujours temps de s’arrêter ou de changer de direction. Je te prie de croire d’ailleurs que je ne demande qu’à être faux prophète, et qu’en tout cas je serai toujours ton ami.