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Avez-vous un Sophocle, mon ami ?

— Sans doute, que j’en ai un, docteur.

Nous cherchâmes longtemps le Sophocle que je croyais avoir. Il n’y en avait pas.

— Je vous demande pardon, docteur, d’avoir été ainsi présomptueux. Je croyais bien avoir un Sophocle. Je me rappelle celui que j’avais au collège, un vieux bouquin mince cartonné en papier marbré, une vieille et mauvaise édition que je lus passionnément. Depuis j’ai un souvenir si présent du texte grec, une représentation si nette que je croyais avoir le texte même sur quelque planche de ma bibliothèque.

— Vos souvenirs si présents ne vous permettraient seulement pas de me faire de mémoire une citation correcte.

— Il est vrai.

— Un bon souvenir ne vaut pas un bon texte. Quand vous irez à Paris vous achèterez pour quelques sous une petite édition classique nouvelle.

— Je n’y manquerai pas. Ne confondons pas, docteur : avoir une représentation fidèle d’une statue ou d’un texte, avec : pouvoir les reproduire. Ce sont là deux opérations distinctes. Les identifier supposerait que la représentation d’une statue est une petite statue et que la représentation d’un texte est un petit texte. Beaucoup d’anciens se le sont représenté communément. Mais nous avons renoncé à ces psychologies un peu enfantines. Souvent je préfère la représentation que j’ai à l’objet lui-même, ce qui revient à dire que je préfère la représentation que j’ai dans ma mémoire, l’image où tous mes souvenirs ont travaillé, à la nouvelle présentation que j’aurais. Mais si vous préférez les textes,