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du réel ; pour moi je ne l’ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire, qu’il n’y aurait pas de malades, qu’il n’y aurait que des maladies : ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un peu un réel social. J’oserais dire qu’il y a des maladies qui se manifestent chez des malades, et qu’il y a des maladies sociales qui se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait donc à la fois des maladies et des malades. C’est parce qu’il y a des maladies qu’il faut que l’on travaille dans les documents et dans les renseignements des livres. C’est parce qu’il y a des malades que nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents organismes des lésions différentes, et demandent, s’il est permis de parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions ?

— « Vous n’avez jamais eu de pneumonie ? me demanda le médecin.

— Jamais, docteur.

— C’est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. Enfin vous auriez tort d’avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques ?

— Non, docteur, j’ai vingt-sept ans seulement.

— Tiens, tiens, voici qui est plus sérieux. Vous avez vraiment la poitrine assez délabrée. »

— Je vous arrête ici, mon ami : pensez-vous que ce médecin vous disait la vérité ?

— Je le pense : les médecins disent toujours la vérité.

— Ne généralisons pas trop. Admettons seulement