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LE MIRAGE

jours il se sentait gêné devant ce domestique. Mais ce soir, conscient d’être quelqu’un, l’invité de marque qu’on attend, il entra le front haut, le torse bombé et la démarche assurée.

En son for intérieur il envia son ami de sa situation mondaine et en l’espace d’une seconde, il passa dans son imagination, comme un mirage le tableau d’un luxe futur, égal à celui-là, et qui serait le sien.

Dans le salon quelques couples étaient déjà réunis. Il reconnut deux des amis de Jules. Les autres, et les jeunes filles lui étaient inconnus.

Tout de suite, et comme instinctivement, il fut mis en défiance.

Il n’était pas à son aise parmi ces jeunes gens et ces jeunes filles. Ils n’avaient ni la même éducation ni la même manière de voir et de juger les événements, ni les mêmes goûts. Il comprit qu’il pénétrait dans un milieu totalement différent de ceux qu’il était accoutumé de fréquenter jusqu’alors. Lui, fils de terrien, issu de ses œuvres, n’avait rien de commun avec ces êtres gâtés par la fortune, snobs et noceurs, du moins il en soupçonnait quelques-uns aux plis précoces au dessous des yeux. Quand les propos, interrompus par son arrivée, reprirent au diapason d’avant, le fossé sembla s’élargir encore.

De la dizaine de personnes présentes, les deux confrères de Jules qu’il connaissait étaient les seuls avec qui il aurait pu sympathiser, bien qu’à l’Université il ne leur adressât presque jamais la parole. C’était deux fervents du sport, plus intéressés dans la valeur d’un club de baseball ou de hockey, que dans les articles du code civil, habitués des cafés de nuit et des roadhouses de la banlieue où ils faisaient des randonnées en auto avec des dames dont la conversation avait un charme plus prenant qu’un cours de droit civil. Quant aux autres, ils composaient un ensemble des plus bizarres. Il y avait Félix Gerval, le musicien, qui s’appelait Gervais avant son séjour à Paris où il avait appris à détester les maîtres anciens et à leur préférer les plus décadents d’entre les modernes.

Il professait à Montréal où Lucille Mercier, qui avait du talent à en jeter par les fenêtres, était sa plus brillante élève.

Il y avait en outre un financier, membre du Club, un député encore célibataire, bel homme et bel orateur, partisan du féminisme et qui de ce fait était le lion de la société dans la présente saison. Quand aux jeunes filles, si elles n’étaient pas toutes très jolies, elles étaient par contre d’une élégance coûteuse.

Fabien prit donc le parti d’être sur ses gardes, de ne pas s’aventurer trop dans les conversation. Des personnes dont on parlait en bien ou en mal, le plus souvent en mal tel qu’il se doit, il n’en connaissait pratiquement aucune. Pour ne pas paraître trop provincial, il se tut, se contentant d’écouter et de sourire. Il adopta la politique du Sphinx. Bien lui en prit. Comme il écoutait attentivement chacun et chacune leur donnant toujours raison, on le déclara intéressant et charmant causeur.

Gerval interpréta au piano quelques morceaux d’auteurs modernes, Lucille chanta quelques airs, les couples firent quelques tours de danse et vers minuit la maîtresse de céans proposa, ce qui était dans son programme d’ailleurs, de terminer le « party » au Café de la Riviera. Cette boîte, la plus chic de Montréal. était renommée pour sa cuisine, ses vins et ses divertissements. Cette semaine on avait ajouté une attraction spéciale : quatre danseuses célèbres newyorkaises évoluaient au milieu de la place dans des costumes divers plus légers les uns que les autres.

Les places étaient déjà réservées.

Sauf Jules Mercier tous acceptèrent la proposition. Quand à celui-ci qui s’ennuyait et le manifestait avec un sans gêne qui lui était coutumier, il annonça son intention d’aller se coucher.

Ce fut un flot de protestations et de récriminations qui noya sa volonté. L’une des jeunes filles, la plus jolie, une anglaise, qui cassait le français à ravir, le prit par le bras, le conduisit au vestiaire, lui enfonça son chapeau sur la tête et l’aida à revêtir son paletot.

Les autos attendaient au dehors. Lucille fit monter Fabien avec elle.

Le café de la Riviera occupe tout le second plancher d’un des principaux édifices de la rue Ste-Catherine-ouest, avec une entrée sur une rue transversale.

Sa clientèle pourrait se ranger dans la catégorie de ce que les Américains appellent : « High hats ». Les prix en sont excessivement élevés. C’est peut-être pour cette raison qu’il regorge de clients.

Les murs sont décorés de peintures mythologiques. L’éclairage à la moderne se passe de candélabres sauf aux petites tables. Elle filtre du plafond et des murailles au travers de glaces dépolies de différentes nuances.

Au milieu, dans un espace libre, entourée comme un ring de boxe d’un câble de soie, les couples fox trottent ou valsent au son d’un jazz band énervant et langoureux. Au centre de cette espace libre une estrade est réservée pour les attractions spéciales.

Un peu partout, dans des vases montés sur des supports en fer forgé, brûlent des parfums exotiques.

Quand le groupe arriva, les tables étaient presque toutes remplies, la fermeture des théâtres ayant eu lieu depuis quelque temps déjà.

Sur l’estrade, un danseur russe, culottes de soie noire descendant jusqu’à mi-jambes, se livrait à tous les mouvements chorégraphiques, athlétiques et acrobatiques des danses de son pays. On se chuchotait à l’oreille que c’était un ancien noble exilé de son pays par la révolution et qui avait recours à ce moyen pour gagner sa vie.

Il y avait dans ses évolutions que la musique accompagnait au rythme des tam-tams et au ronflement des cuivres quelque chose de barbare, de farouche, de brutal et de tendre tout à la fois.

Le pied gauche posé à plat sur son genoux droit il tourna sur lui-même, comme un dérviche, à une vitesse folle, puis s’arrêta brus-