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LE ROMAN DES QUATRE

ballants terminés par des mains épaisses et carrées, de vrais « battoirs » comme disait son compagnon. Il avait un air bonasse, candide, et sur ses lèvres un sourire était comme figé, qui ne le quittait jamais. Il avait de grands yeux bleus, étonnés et humides, une chevelure blonde abondante. L’autre était grand, sec, haut sur jambes ; on le devinait solide et robuste, malgré sa maigreur, et habitué à la misère. Les traits étaient sévères. Il avait un nez en bec d’aigle, une bouche longue aux lèvres minces. Il était bronzé de teint et cuit par le soleil.

La seule analogie entre eux consistait dans le vêtement identique : un veston kaki, une chemise de toile au faux col négligé, des culottes bouffantes de la même couleur que le veston, et des bottes lacées qui lui montaient jusqu’aux genoux.

Instinctivement, en voyant ce couple si peu assorti, l’on songeait à Don Quichotte et à son fidèle écuyer Sancho Pança. La comparaison était juste, sauf que celui qui tenait le rôle de Don Quichotte avait plutôt le physique de Sancho Pança et inversement. Ils devaient être tous deux dans la trentaine et ne pas la dépasser de beaucoup.

— C’est donc ici ? demanda Paul Durand, le plus petit.

— Il me semble ! fit l’autre qui répondait au nom plutôt bizarre de Elzébert Mouton.

Pour être plus sûr, il sortit de l’une des poches de sa chemise un carton plié.

— « Jeannette Chevrier, 45 rue Mignonne, Montréal »… C’est bien ici 45. Cette rue est bien la rue Mignonne, et nous sommes bien à Montréal. Donc nous sommes au bon endroit.

— C’est logique.

— C’est toi qui parles le premier ?

— J’aimerais autant que ce soit toi.

— Cela m’embête… je ne sais comment lui apprendre la nouvelle. Je te laisse ce soin à toi. Tu es instruit… tu t’en tireras donc mieux que je le pourrais.

— Il va bien falloir… Sonne !

Quand il eut gravi les marches de bois qui conduisaient à la porte d’entrée et qu’il se fût préparé à tirer sur la clochette, Elzébert s’arrêta.

— Ce ne doit pas être ici… on s’est trompé !

— Imbécile, tu viens de lire l’adresse. C’est 45 ou ce n’est pas 45 !

— C’est 45.

— Alors…

— Mais c’est écrit « Chambres à louer »… Germain nous contait toujours que sa blonde était riche.

— Et après ?

— Si elle loue des chambres, c’est parce qu’elle n’est pas riche.

— Sonne d’abord, tu feras des réflexions plus tard !

Elzébert obéit.

Une personne aux cheveux gris, vêtue d’une robe d’indienne et coiffée d’un bonnet de même étoffe, vint leur ouvrir.

— Nous n’avons plus de chambres, dit-elle, avant qu’ils eussent proféré une seule parole.

— Ce n’est pas cela que nous voulons. Y a-t-il une demoiselle Chevrier… Jeannette Chevrier… qui habite ici ?

— La patronne ?

— Nous voulons la voir.

La ménagère jeta un coup d’œil sur les pieds des visiteurs, craignant qu’ils ne salissent son tapis, hésita une seconde, puis leur ouvrant la porte du salon, les fit passer dans cette pièce.

Paul Durand s’enfonça dans un fauteuil, ferma les yeux et prépara mentalement le discours qu’il allait faire.

Elzébert, debout, tenant son chapeau entre ses doigts, faisait des yeux le tour de la pièce. Les meubles en étaient cossus et décelaient, malgré l’usure, un luxe passé. Des estampes françaises étaient accrochées à la muraille, voisinant avec des portraits de famille. Sur le piano, dans un angle, une sonate de Beethoven.

Mais un bruit menu de pas dans l’escalier vint les arracher à leurs occupations respectives.

Dans l’embrasure de la porte une forme légère, gracieuse, fine, se dressa.

Elzébert laissa tomber son chapeau de surprise, et Paul Durand écarquilla les yeux d’admiration ; toute sa figure s’épanouit et ses joues, pourtant rouges, s’empourprèrent davantage.

Il se leva d’un mouvement brusque, et gauchement salua.

Il avait devant les yeux une vision de jeunesse et de beauté, quelque chose de printanier et de suave.

Jeannette Chevrier, âgée de vingt-trois ans à peine, était en effet d’une beauté rare. Elle possédait dans sa physionomie quelque chose d’éthéré et d’indéfinissable fait de langueur et de mélancolie et d’ardeur de vivre tout à la fois. Elle avait le teint très pâle, d’un blanc laiteux. Dans son visage à l’ova-