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LE ROMAN DES QUATRE

tout événement, je vous prierais de lui couper les ailes au plus tôt, notre devoir de gardien de la paix publique est déjà assez ardu sans que l’on vienne émouvoir inutilement l’opinion avec des contes en l’air. »

Interrogé à son tour, le gérant du grand hôtel québecquois déclare à notre correspondant :

— Ce n’était qu’une fumisterie de la part de l’un de nos pensionnaires ayant par trop caressé la dive bouteille…

— Mais enfin, Lafond est-il descendu à votre hôtel ?

— Nous avons le nom de Germain Lafond dans nos registres ; mais, je vous le répète, ce n’est qu’une fumisterie de la part d’un de ses anciens amis qui, après de trop généreuses libations, avait trouvé élégant de troquer son nom d’Elzébert Mouton en celui de Germain Lafond.

— Comment ? votre Lafond est un mouton ? Dieu que c’est drôle ! Et peut-on l’interviewer ?

— Je regrette ; mais notre homme, qui a la douceur de l’animal dont il porte le nom, sommeille depuis hier midi et vous perdriez votre latin à vouloir lui arracher même… un bêlement.

— Et l’autre Lafond ? Celui que l’on a arrêté ?

— Mon ami, depuis hier matin, il s’est présenté deux Lafond et deux Morin, chacun, contestait son nom à l’autre. De braves gens qui nous arrivent du « dry » Ontario et à qui la facilité avec laquelle ils se procurent des spiritueux en notre province fait perdre toute mesure de prudence.

— Encore une question, Monsieur le Gérant. Y a-t-il réellement eu arrestation hier matin ?

— Pas à ma connaissance, du moins. On m’a bien rapporté qu’une dispute s’était élevée dans un corridor de l’hôtel et j’ai moi-même remarqué la sortie de deux hommes en entraînant un troisième qui me parut assez échauffé. J’allais m’interposer quand un quatrième personnage s’approcha de moi et me dit à voix basse : « Laissez-les l’amener, il a pris quelques coups de trop. » Je suivis le groupe des yeux et, comme il arrivait à l’extrémité de la terrasse, je constatai que l’individu avait cessé toute résistance, il semblait même causer très amicalement avec ses compagnons.

— Et le nommé Morin ?

— Les nommés Morin, voulez-vous dire, car, je vous le répète, nous en avons eu deux. De braves types qui voulaient sans doute se payer nos têtes. Ils ont laissé l’hôtel dans la journée. C’est même l’un d’eux qui m’a demandé de ne pas attacher d’importance à la sortie de votre pseudo Lafond.

— Vous ne vous êtes pas avisé de les questionner ?

— Je vous avoue franchement que l’idée ne m’en est pas venue. Nous sommes habitués à ces genres de facéties. Et puis, ajouta-t-il avec un sourire ironique, je ne suis pas journaliste…

Il ressort de ces témoignages irrécusables que la fable de la résurrection du malheureux Lafond n’est qu’une… fable et que notre confrère si bien renseigné vient, une fois de plus, de mettre les pieds dans les plats ».

Comme on devait s’y attendre, le « Monde » n’était pas de taille à accepter la botte sans broncher. Dans un extra, publié le même soir, on pouvait lire :


GERMAIN LAFOND EST VIVANT ! IL A ÉTÉ IDENTIFIÉ PAR SA FIANCÉE ET SES DEUX COMPAGNONS ! INTERVIEWS DE MADEMOISELLE JEANNETTE CHEVRIER, DE PAUL DURAND ET D’ELZEBERT MOUTON !


En première page apparaissaient les photographies des principaux acteurs de ce drame mémorable. On y voyait trois poses du malheureux ingénieur, la photo de sa fiancée, celles de Durand et de Mouton, de la maison de la rue Mignonne et du bouge de la rue Cadieux avec croix indiquant la chambre où Jeannette avait été retenue prisonnière et enfin, une dernière illustration représentait le campement rustique de Lafond au milieu de la forêt nord ontarienne.

Au cours de deux longues pages de texte serré, des reporters prolixes donnaient le récit plus ou moins fidèle des événements que nous connaissons déjà.

En troisième page se trouvaient les interviews obtenues de Jeannette Chevrier, de Durand et de Mouton.

Mouton, dont les idées n’étaient pas encore très claires et que l’on avait dû arracher à son lourd sommeil d’ivrogne, affir-