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LE ROMAN DES QUATRE

— Le bateau ! fit Jeannette en rougissant.

— Oui, ma mie. Nous aurons chacun notre cabine, sourit le jeune homme. Et pour cette nuit, vous passerez pour ma sœur, Mlle Jeannette Mouton.

La jeune fille se mit à rire follement.

— Et quel vapeur part ce soir ?

— Je ne sais pas au juste ; le « Montréal », je pense.

— C’est décidé, mon ami, fit la jeune fille. Mais que diriez-vous, si nous emmenions ma tante ? Ne serait-ce pas plus convenable ?

Le front d’Elzébert se rembrunit.

— Certainement, que ce serait plus convenable. Néanmoins, vu que nous serons mariés demain soir, emmener une tante rien que pour vingt-quatre heures, ça me semble un peu encombrant. Ensuite, peut-être votre tante préfère-t-elle ne pas être dérangée ; car ce ne sont pas toutes les tantes qui aspirent au rôle de duègne.

— Vous avez raison, car je sais que ma tante est plutôt casanière. C’est dit : nous partirons tous deux seulement. Allez donc vous apprêter, tandis que moi-même je vais courir chez moi, rue Mignonne, faire mes malles.

— Je vous accompagnerai, si vous le voulez.

— Ce serait perdre du temps.

— Bien. En ce cas, j’irai vous prendre sur la rue Mignonne ?

— Oui, je vous y attendrai fidèlement.

— Je serai là vers les six heures. Je cours donc de suite à mon hôtel faire mes bagages, puis je vais retenir nos cabines. Mais… d’ici là, ma mie ?…

Il penchait sa bouche vers la bouche rose qui souriait gaie et invitante…

Mais Jeannette d’un mouvement de pudique effroi, arrêta son geste : « Non pas ce soir, demain, à Québec !… »

L’instant d’après, tout à fait certain d’échapper à ses ennemis, Elzébert roulait vers la rue Peel. Il n’entendait aucun des bruits de la rue mouvementée, il ne voyait rien… mais il entendait tout au fond de son cœur une musique ravissante et voyait une image… la plus belle, la plus incomparablement belle des images !

Lorsqu’il fut dans son appartement de la rue Peel, un chasseur de l’hôtel lui apporta une autre lettre, ainsi adressée :


Monsieur Elzébert Mouton,

Hôtel Royal,
Rue Peel.


— Décidément, se dit Elzébert, on croirait qu’un espion est à mes trousses, il me trouve toujours à point là où j’arrive.

Il parcourut la lettre suivante, mais, cette fois, sans ressentir la moindre crainte ou pour sa peau ou pour ses jours :


Monsieur… Prenez garde ! Réfléchissez ! Vous êtes sur le point de commettre une action odieuse en enlevant à ses parents et amis une jeune fille distinguée, sage et vertueuse, et que Dieu n’a pas dû créer pour en faire la proie d’un idiot. Prenez garde, et retenez bien le conseil que nous vous donnons amicalement… Déguerpissez… mais déguerpissez seul !

La Ligue Dorée.


Ma foi ! Elzébert trembla bien un peu, malgré tout son bon vouloir de demeurer calme. Certes, le conseil était amical, mais il le trouvait bien un peu tyrannique. Partir seul… Le pourrait-il jamais, le malheureux ? Et puis, cela aurait l’air de trahir, en l’abandonnant, celle qu’il venait de fiancer !… — Non ! non ! au diable ! se rebella Elzébert. Les idiots et les imbéciles sont dans la peau de ces gens-là. Si l’on pense qu’on peut m’intimider et me donner la chair de grenouille avec de pareilles menaces !… Au diable la Ligue Dorée ! je pars avec ma Jeannette ! Si, à toute aventure, on veut absolument s’interposer, eh bien ! tant pis, on va trouver à qui parler ! Oh ! c’est vrai qu’Elzébert est Mouton, mais pas toujours ! Si l’on veut voir un tigre, l’on a qu’à venir mettre les pattes pour de bon dans mon assiette, et alors, gare à la tape ! Sacré nom de d… comme jurait le cuisinier de Golden Creek, on va voir que je ne suis pas manchot ! C’est bien simple, j’en ai assez de ces maudits chiens qui jappent après moi depuis deux jours, je suis décidé à leur casser la gueule ! Tiens ! je vais faire mieux que cela, je vais de suite écrire à cette Ligue Dorée ma façon de penser.

Elzébert, dans son emportement, sa colère, sans trop savoir ce qu’il faisait, commença sur une tablette la lettre suivante :


Messieurs de la Ligue Dorée… Je pense que vous ignorez à qui vous avez affaire ! Je vais vous le faire savoir en un rien de