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LE ROMAN DES QUATRE

le droit de vous le dire. Je mesure trop bien la distance entre vous et moi. Mais je veux la franchir… je vais la franchir… Je veux me rendre digne de vous… vous mériter, m’élever jusqu’à vous… Me le permettez-vous, Jeannette ?

— Non seulement je le permets, mais j’y tiens. Je veux, moi aussi, que vous deveniez quelqu’un de grand… que vous deveniez ce que vous devez être.

— Jeannette… est-ce que vous…

— Oui, moi aussi je vous aime.

— Ah ! Jeannette ! ma Jeannette !…

Et il couvrit de baisers la petite main dont la peau était douce comme de la soie.

Deux ans s’étaient à peine écoulés depuis qu’il avait « summa cum laude » son titre d’ingénieur, que le Ministère d’Ottawa le chargeait d’une importante mission dans le Nord canadien. Son voyage devait durer trois ans. C’était un sacrifice énorme pour un jeune homme, surtout pour un amoureux ; mais la rémunération était tellement alléchante qu’il accepta. Que comptent trois années de sacrifices à côté de la perspective d’une vie entière de bonheur !

Jeannette se résigna à l’attente.

Sur ces entrefaites son père mourut. De sa fortune immense compromise par un achat considérable de terrains dans la banlieue de Montréal que la jeune fille dut céder à vil prix, il ne resta qu’une couple de propriétés à la jeune fille, dont celle de la rue Mignonne. Ses revenus étaient maigres. Elle résolut donc de gagner sa vie.

Aidée de Mathilde, sa vieille bonne, elle loua des chambres dans son logis, ne se réservant pour elle que les pièces du rez-de-chaussée. Le souvenir de Germain la consolait de tous ses déboires et, malgré la tristesse des jours, elle escomptait l’avenir patiemment.

Elle lui fut fidèle, malgré les démarches pressées d’un jeune homme qui lui aurait apporté une fortune considérable et un rang enviable dans la société bourgeoise de la Métropole. Elle repoussa toutes ses avances scrupuleusement au risque d’encourir sa haine. Ce jeune homme, Pierre Landry, l’aimait frénétiquement, passionnément. Un moment, elle eut même à craindre pour elle-même. Landry, éconduit, proféra à son égard les pires menaces, jura ses grands dieux qu’il la posséderait un jour, que bon gré mal gré elle deviendrait sienne. Il se repentit d’avoir parlé ainsi et se jeta à ses genoux, et les larmes aux yeux lui demanda pardon. Il lui jura une amitié sincère, désintéressée. Cela se passait il y a six mois. Il la visita pendant un mois, allant chez elle presque tous les jours, et s’efforçant par sa conduite affable de faire oublier ses torts et ses emportements passés.

Un soir il lui annonça son intention de quitter la ville.

Il s’en allait dans l’Ouest, à Vancouver.

Depuis, elle n’en avait plus entendu parler.


III


— À quel endroit allons-nous ? demanda Elzébert à Paul Durand comme ils mettaient tous deux le pied sur le sol de la vieille Capitale.

— Où veux-tu que nous allions ?

— Au meilleur hôtel, le Château Frontenac.

— Notre toilette n’est pas…

— Au diable ces considérations d’accoutrement. D’ailleurs j’ai un rendez-vous demain à cet endroit, avec un acheteur de pelleteries. Nos finances ne nous permettent-elles pas, oui ou non, de vivre dans le luxe ?

— J’avoue qu’elles nous le permettent.

— Alors, pourquoi fais-tu des objections ?

— Je ne sais pas, je ne suis pas habitué aux grandeurs. Toi non plus… Il y a quatre ans que nous avons quitté la civilisation.

— Ça ne veut pas dire que la civilisation nous a quittés. Nous l’avons emportée avec nous. Tu es soucieux ? As-tu peur de faire des gaffes ? La belle affaire ! D’abord, tu n’as pas pour deux sous de psychologie : le seul fait de te présenter dans un hôtel fashionnable vêtu comme tu l’es, va préjuger les gens en ta faveur. Si tu étais le premier abruti quelconque, tu n’oserais pas. Donc, ou tu es quelqu’un ou un homme excessivement riche. Va voir aux bagages… Tu as les reçus ?

— Oui.

— Vas-y tout de suite, moi je vais chercher une voiture.

Quelques instants après, Elzébert apparut devant la gare chargé comme un mulet de montagne. Il portait les deux paquetons d’effets personnels et traînait quatre sacs immenses remplis de fourrures résultat d’une chasse fructueuse de deux ans.

Paul attendait avec la voiture. Elzébert y jeta les colis pêle-mêle. Il alla pour monter lui-même, mais son compagnon le poussa du coude.

— Non !

— Quoi ! je ne suis pas pour m’en aller à pied.