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vateur, parce qu’il est essentiellement coactif et tyrannique. Tyrannie anonyme et irresponsable, en même temps servilité, car qui dit solidarité dit embrigadement. L’esprit de solidarité est une survivance de l’esprit d’obéissance qui a si longtemps régné sur les troupeaux humains. Nietzche le montre admirablement. « Depuis qu’il y a eu des hommes, il y a eu aussi des troupeaux d’hommes (associations de familles, de communautés, de tribus, de peuples, d’états, d’églises) et toujours beaucoup d’obéissants en comparaison du petit nombre de ceux qui commandent ; — en considérant donc que l’obéissance jusqu’à présent a été le mieux et le plus longtemps exercée et éduquée parmi les hommes, — on peut aisément supposer qu’en moyenne chacun en a maintenant le besoin inné, comme une sorte de conscience formelle qui ordonne : « Tu dois absolument faire une chose, tu dois absolument ne pas faire une chose, en un mot tu dois. L’homme cherche à satisfaire ce besoin et à lui donner une matière. Selon la force, l’impatience, l’énergie de ce besoin, il accapare sans choix, avec un appétit grossier, et accepte tout ce que lui soufflent à l’oreille ceux qui lui commandent, que ce soient ses parents, des maîtres, des lois, des préjugés de classe ou des opinions publiques… Il en résulte que l’homme de troupeau se donne aujourd’hui en Europe l’air d’être la seule espèce d’homme autorisée ; il glorifie les vertus qui le rendent utile au troupeau comme les seules vertus réellement humaines[1]. »

On voit que le vrai fond de l’esprit de solidarité est l’esprit grégaire. On en arrive à suspecter et à mettre en quarantaine sociale l’homme qui vit seul, qui se tient à l’écart, qui manifeste une volonté de solitude, qui n’a pas de « relations ».

Celui qui vit seul est un méchant, dit-on. Qu’on se

  1. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal, § 199.