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Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra.djvu/247

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Silencieux ciel d’hiver à la barbe de neige, tête blanche aux yeux ronds au-dessus de moi ! Ô divin symbole de mon âme et de la pétulance de mon âme !

Et ne faut-il pas que je me cache, comme quelqu’un qui a avalé de l’or, — afin qu’on ne m’ouvre pas l’âme ?

Ne faut-il pas que je porte des échasses, pour qu’ils ne voient pas mes longues jambes, — tous ces tristes envieux autour de moi ?

Toutes ces âmes enfumées, renfermées, usées, moisies, aigries — comment leur envie saurait-elle supporter mon bonheur ?

C’est pourquoi je ne leur montre que l’hiver et la glace qui sont sur mes sommets — je ne leur montre pas que ma montagne est encore entourée de toutes les ceintures de soleil !

Ils n’entendent siffler que mes tempêtes hivernales : et ne savent pas que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil à des vents du sud langoureux, lourds et ardents.

Ils ont pitié de mes accidents et de mes hasards : — mais mes paroles disent : « Laissez venir à moi le hasard : il est innocent comme un petit enfant ! »

Comment sauraient-ils supporter mon bonheur si je ne mettais autour de mon bonheur des accidents et des misères hivernales, des toques d’ours blanc et des enveloppes de ciel de neige ?

— si je n’avais moi-même pitié de leur apitoiement, l’apitoiement de ces tristes envieux ?

— si moi-même je ne soupirais et ne grelottais pas devant eux, en me laissant envelopper patiemment dans leur pitié ?