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Page:Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra.djvu/166

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En vérité vous ne pouviez porter de meilleurs masques que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?

Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi vous êtes bien cachés de tous les interprètes !

Et si l’on savait scruter les entrailles, qui donc croirait que vous avez des entrailles ! Vous semblez pétris de couleurs et de papiers collés ensemble.

Tous les temps et tous les peuples regardent pêle-mêle à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.

Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes, ne garderait que ce qu’il faut pour effrayer les oiseaux.

En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, une fois, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour.

Car je préférerais être journalier dans l’enfer et chez les ombres du passé ! — Les habitants de l’enfer ont plus de consistance que vous !

Ceci est pour moi l’amertume de mes entrailles que je ne puis vous supporter ni nus, ni habillés, vous autres hommes actuels !

Tout ce qui est inquiétant dans l’avenir, et tout ce qui a jamais épouvanté des oiseaux égarés, inspire en vérité plus de quiétude et plus de calme que votre « réalité ».

Car c’est ainsi que vous parlez : « Nous sommes entièrement réels, sans croyance et sans superstition » : c’est ainsi que vous vous rengorgez, sans même avoir de gorges !