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92 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pogrome, l'incendie. On s'en alla à Cracovie. Les deux fils on ne les a plus revus. Sans passeport. Pas un kreutzer."

— " Vous n'avez pas eu de chance " — dit le voya- geur.

— " Pas un kreutzer, " continua Davidowitsch sans s'arrêter aux remarques du chrétien. " Mais j'étais du Bundt. Je trouvai du travail chez un des nôtres, un gros fourreur. Et il y eut le fils, le troisième qui partit pour l'armée autrichienne, comme ça se faisait. Alors il y eut la grève. Le patron me dénonça ; il était un des nôtres pour- tant ; quand c'est l'intérêt, il n'y a plus de religion. Il me dénonça parce que j'étais du Bundt. On me mit à la prison. Et puis on est venu à Paris avec Sarah et le dernier, dans le quartier Saint Paul ; j'étais toujours du Bundt. Je voulais aller à Londres. Mais on disait : la France, c'est la Répu- blique, il faut aller dans la France. Je suis allé. Je suis resté. Il y a douze ans. Et me voici ici, parce qu'on n'en trouve pas un meilleur dans le métier que Davidowitsch. Et le dernier fils est parti pour trois ans dans votre armée. La France c'est la République ? — aha ! pas de commu- nautés, et un peuple de brigands comme il n'y en a pas dans Cracovie. Mort aux juifs ? et les pierres ? A Cracovie, douze mille nous sommes, avec la lévite et les locken. Et on fait ce qu'on veut. Je suis toujours du Bundt. Mais ici rien ! nichs nutx ! ici le vide. Ça, la République ? Et ça ? "

Il se baissa, ramassa le bloc de grès qui avait brisé le dessous de plat et le posa d'un mouvement sec sur la toile cirée. Les verres sautèrent. Lévy épiait avec agitation le visage du voyageur.

Sarah avait desservi et rapportait deux carpes dans une

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