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désastres, on était étonné déjà de n'avoir pas vu le sang couler. Parfois, tendant vers son morceau de bois sa face avec violence, la bouche, la gueule ouverte, il semblait qu'il s'aperçût enfin qu'il possédait une mâchoire comme les bêtes ; il avait attendu trop longtemps : maintenant il allait mordre. On attendait avec anxiété l'instant où, fou d'impuissance, il allait tout quitter, et tournant sa rage vers l'humanité tout entière, se précipiter dans la rue et sauter à la gorge des passants comme s'ils eussent été cause de son malheur.

Peut-être, du reste, est-ce cela qui fût arrivé si la lutte avait été trop longue. Mais bientôt on le voyait faire quatre pas en arrière. Ce qu'il tenait entre ses mains n'était plus ce quartier de bois informe qui lui avait donné tant de mal. Deux sabots faisant la paire, d'un bois veiné, à la belle courbe, lisses, creux, bombés, avec leur talon bien détaché, étaient le fruit de son travail. Ils étaient parfaits comme s'ils fussent sortis directement des mains du Créateur. Il les examinait sur leurs deux faces avec orgueil, les cognait l'un contre l'autre ; ils rendaient un son clair et plein, comparable au son que rend une belle pièce d'argent. Une fois de plus, l'homme avait remporté une grande victoire. La matière était vaincue ; la Nature n'était pas de force. Il repoussait du pied pour se faire de la place les éclats de bois qui jonchaient le sol de