Page:NRF 1909 8.djvu/54

Cette page n’a pas encore été corrigée


138 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

cœurs et, chez beaucoup, la nostalgie du foyer et de la liberté s'exagérait jusqu'à de la folie. Dans la chambrée de Chtiot Jules, le poids de cette atmosphère n'était suspendu qu'au-dessus d'une seule tête, et pesait d'autant moins sur les autres. Jamais idiot, jamais malingre aussi merveilleux n'avait passé les grilles. Cauët était le centre, l'intérêt capital. Toutes les injures allaient à lui et toutes les corvées. Aux uns il avait apporté la consolation et l'oubli de leurs misères, aux autres le rire ; mais avec la haine, à Gerfaut il avait apporté la vie. Gerfaut mourait. Le faucon traînait ses ailes rognées dans la basse-cour avec les canards domestiques. Et son instinct s'usait, sa force, sa ruse de faucon, son intrépidité, son coup d'oeil. Comme ces fauves captifs qui dédaignent de mordre. Gerfaut méprisait. Sa vie, avant la caserne, avait été le combat, des luttes corps à corps avec les gendarmes et les gabelous, des ruses, des souplesses de tigre pour leur échapper. Sitôt la caserne, sa vie devint le mépris. Il lisait leurs pensées dans les yeux de ceux qui le regardaient. Le sous-lieutenant l'avait toujours évité avec le petit mouvement de dégoût d'un homme très propre qui a peur de salir ses manchettes. Sa dramatique laideur impressionnait trop les sous-ofîiciers et les soldats, pour que l'un d'eux eût osé l'affronter. On ne vit que d'amour ou de haine ; Gerfaut ne pouvait pas rivre de mépris. Le premier soir où Cauët parut dans la chambrée. Gerfaut, le sang lourd, les muscles engourdis, somnolait sur sa couchette. Il se leva sans hâte, examina les nouveaux venus, et, parmi tous ces visages à regard double, il reconnut l'œil du candide, la face du candide, et la vieille et profonde haine pour le faible, qui caractérise toute brute, à la vue de Chtiot Jules tressaillit. Sur le tas

�� �