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9^2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Si le plus jeune des deux amis n'est guère que l'amoureux délirant du répertoire, les deux autres figures sont des créa- tures existantes. On peut en faire le tour ; elles continuent de vivre en dehors des instants où elles paraissent sur la scène. 11 était hardi de montrer une femme, sur le point de céder à un amoureux, se laisser fasciner par la tendresse un peu narquoise d'un homme qui ne la sollicite pas et reporter sur lui tout ce que l'autre a éveillé de sentiments ; et M. Raynal a conduit la scène avec une sûreté si délicate que rien ne paraît invraisemblable dans ce glissement. (Je dis hardi par rapport aux conventions sentimentales dont vit notre scène, car enfin tout le théâtre de Marivaux est fait de cette sorte de revirements.) J'ajoute que le public payant ne semblait pas du tout déconcerté et qu'il ne marchandait pas ses applaudissements. Il n'a pas regimbé non plus à l'idée qu'un homme, incapable de grands emportements, repousse, par simple fidélité amicale, une femme qui s'offre à lui et pour laquelle il a du goût.

Il y a certainement chez M. Raynal une curiosité des sen- timents, utie invention et une grâce dans l'art de les rendre intelligibles qui permettent d'attendre de lui les plus belles choses. Mais si les matériaux de son œuvre sont bien à lui et ne manquent pas de noblesse, le dialogue est surchargé d'or- nements, de métaphores qui souvent le gâtent, et l'atmosphère de la pièce est encore, à bien des égards, celle dont vit le théâtre des boulevards depuis Amoureuse. C'est du « Théâtre d'Amour », avec ses éternels oisifs qui ont pour seul intérêt dans la vie quelques petits événements de cœur ; et le coup de revolver qui termine la pièce nous a rappelé de bien mauvais souvenirs. On respire un air de salon, où trop de dames ont laissé leur parfum et trop de messieurs l'odeur de leur cigarette ; il serait temps d'ouvrir les fenêtres, et la sin- cérité nous plairait mieux dans un autre endroit. Cette remarque ne touche d'ailleurs qu'à ce qu'il y a de plus exté-

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